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Savent-ils souffrir?
Jean-Yves Ruf

Mise en scène de Jean-Yves Ruf
avec Vincent, Bergé, Pierre Hiessler, Alexandre Soulié

Théâtre de la Bastille
du 5 au 24 octobre 1998

N'agissez pas sur le monde il n'agira pas sur vous. Voilà le relent de philosophie existentialiste qui borde ce spectacle comme un drap trop serré, et on s'étrangle, oui, de découvrir comment une heure vingt de spectacle peut se transformer par la magie du théâtre en une bonne douzaine d'heures de souffrance contre laquelle, malgré le titre allusif, nous n'étions pas prévenus. Parce que ce spectacle était censé nous faire rire, nous avons en effet décroché la mâchoire pour projeter nos baillements, qui tels les bulles d'une perfusion nous maintenaient dans un état de somnolence avancé.

C'est ainsi que nous avons eu tout le temps nécessaire pour réfléchir aux signes annonciateurs de cette catastrophe, et nous nous sommes souvenus de l'allusion a Beckett sur la plaqucttc de présentation. Nous avons compris en quoi le nihilisme d'En attendant Godot se retrouvait là, sur la scène, sans le texte de Beckett, sans les personnages Beckett, simplement le tronc d'arbre et les habits pouilleux du clochard: maigre butin pour une philosophie maigre.

Nous avons ainsi pu observer sur quelles techniques le jeu avait été conçu, et nous avons découvert, une fois de plus, que ce quatuor avait fondé son travail sur la très à la mode improvisation telle qu'on la déduit, en bons contemporains, des travaux de nos prédécesseurs, c'est-à-dire en imaginant que la valeur intrinsèque des comédiens étant avérée, il n'y a plus qu'à se servir, prendre ce qui convient à notre coeur de metteur en scéne-philosophe éclairé. C'est ce qui donne cet enchaînenent de saynètes qui dans le cadre d'une présentation publique de travaux de fin d'année du conservatoire trouverait une juste place. Mais ce n'est pas le cas, nous avons affaire à des artistes qui préfèrent tirer sur la corde d'une imagination élimée et créer le spectacle dans ce pauvre théâtre de la Bastille où l'on a eu de plus heureuses surprises (voir Demi-jour de Jean-Marie Patte).

On remarque que la scénographie du spectacle est aussi lourde et coûteuse qu'inutile et les effets tape-à -l'oeil, sous la perspective écrasée de projecteurs envahissants.

Que dire du jeu des comédiens ? Qu'ils ne souffrent pas de rhumatismes, eut égard à leurs gags périlleux, qu'ils trouveraient rapidement un emploi dans un cirque.

Mais il me semble que je me laisse aller- et pour rattraper tout ça, ajoutons que notre metteur en scène décidément plein de surprises et d'humour, a déjà prévu dans son spectacle même, ce genre de réaction qui tenterait de dénigrer son travail : c'est ainsi que par un subtil effet de miroir les comédiens nous regardent, en nous disant au moyen de leur oeil langoureusement posé sur nous : regardez-vous, regardez de quoi vous avez l'air, vous qui riez de nous (il y avait en effet beaucoup de rires parce que l'équipe a eu la prudence de rameuter tous ses amis), et cette invention d'une élégance et d'une finesse rare suppose qu'on aille se faire voir : bien M. Ruf, on veut bien aller se faire voir... Ailleurs.

Mario Batista

date de la dernière mise à jour 08/11/00