| N'agissez pas sur le monde il
n'agira pas sur vous. Voilà le relent de philosophie existentialiste qui borde ce
spectacle comme un drap trop serré, et on s'étrangle, oui, de découvrir comment une
heure vingt de spectacle peut se transformer par la magie du théâtre en une bonne
douzaine d'heures de souffrance contre laquelle, malgré le titre allusif, nous n'étions
pas prévenus. Parce que ce spectacle était censé nous faire rire, nous avons en effet
décroché la mâchoire pour projeter nos baillements, qui tels les bulles d'une perfusion
nous maintenaient dans un état de somnolence avancé. C'est ainsi que nous avons eu tout le temps nécessaire pour réfléchir aux
signes annonciateurs de cette catastrophe, et nous nous sommes souvenus de l'allusion a
Beckett sur la plaqucttc de présentation. Nous avons compris en quoi le nihilisme d'En
attendant Godot se retrouvait là, sur la scène, sans le texte de Beckett, sans les
personnages Beckett, simplement le tronc d'arbre et les habits pouilleux du clochard:
maigre butin pour une philosophie maigre.
Nous avons ainsi pu observer sur quelles techniques
le jeu avait été conçu, et nous avons découvert, une fois de plus, que ce quatuor
avait fondé son travail sur la très à la mode improvisation telle qu'on la déduit, en
bons contemporains, des travaux de nos prédécesseurs, c'est-à-dire en imaginant que la
valeur intrinsèque des comédiens étant avérée, il n'y a plus qu'à se servir, prendre
ce qui convient à notre coeur de metteur en scéne-philosophe éclairé. C'est ce qui
donne cet enchaînenent de saynètes qui dans le cadre d'une présentation publique de
travaux de fin d'année du conservatoire trouverait une juste place. Mais ce n'est pas le
cas, nous avons affaire à des artistes qui préfèrent tirer sur la corde d'une
imagination élimée et créer le spectacle dans ce pauvre théâtre de la Bastille où
l'on a eu de plus heureuses surprises (voir Demi-jour de
Jean-Marie Patte).
On remarque que la scénographie du spectacle est aussi lourde et
coûteuse qu'inutile et les effets tape-à -l'oeil, sous la perspective écrasée de
projecteurs envahissants.
Que dire du jeu des comédiens ? Qu'ils ne souffrent pas de
rhumatismes, eut égard à leurs gags périlleux, qu'ils trouveraient rapidement un emploi
dans un cirque.
Mais il me semble que je me laisse aller- et pour rattraper tout
ça, ajoutons que notre metteur en scène décidément plein de surprises et d'humour, a
déjà prévu dans son spectacle même, ce genre de réaction qui tenterait de dénigrer
son travail : c'est ainsi que par un subtil effet de miroir les comédiens nous regardent,
en nous disant au moyen de leur oeil langoureusement posé sur nous : regardez-vous,
regardez de quoi vous avez l'air, vous qui riez de nous (il y avait en effet beaucoup de
rires parce que l'équipe a eu la prudence de rameuter tous ses amis), et cette invention
d'une élégance et d'une finesse rare suppose qu'on aille se faire voir : bien M. Ruf, on
veut bien aller se faire voir... Ailleurs.
Mario Batista |