| Saviez-vous
qu'un pays communiste est un pays où il y a des ventilateurs, que passé la puberté,
tout le reste n'est qu'un épilogue, que l'humanité se divise en trois catégories : les
femmes, les petites filles et les ridicules et surtout qu'une terrible guerre mondiale a
fait rage entre 1972 et 1975 à Pékin? Sous d'immenses
ventilateurs suspendus comme des planètes, une femme d'âge mûr, vêtue d'une robe
chinoise, ouvre précautionneusement une grande malle qui renferme quelques uns des objets
de son enfance dont on devine qu'elle fut la plus noble période de son existence, et
révèle peu à peu tous ces axiomes qui avaient échappé à notre regard prosaïque.
Insensiblement, la petite fille qu'elle était à Pékin au début des années 70 prend de
plus en plus d'épaisseur, envahit l'espace à l'aide de son vélo-cheval, tandis que la
narratrice se mue en une présence sombre et devient plus une accompagnatrice qu'une voix
tutélaire qui convoque les souvenirs et les rend visibles aux spectateurs. La petite
fille n'est dès lors plus une simple vision, elle prend corps et son histoire d'amour
absolue acquiert une dimension tragique et mythique.
C'est le tour de force réalisé dans cette pièce adaptée très
fidèlement du roman d'Amélie Nothomb. L'utilisation du clair-obscur et des ombres
chinoises rend parfaitement compte de l'étrangeté du livre et fait accéder cette
histoire à l'universel et au symbolique sans jamais la rendre moins émouvante, moins
tragiquement drôle et poétique.
Si Valérie Mairesse ne se distingue pas par sa variété de jeu,
les jeunes actrices sont extraordinaires, l'une par son énergie et sa grâce maladroite,
l'autre par sa froideur ironique et sa méchanceté acide. Comment ne pas succomber à ce
conte cruel, drôle et discrètement désespéré?
Emmanuelle Pons |