Lon ne sait, du texte de Claudel que personnellement nous découvrions ici, ou de la mise en
scène sobre et lumineuse, quelle chose nous a le plus touché. Partage de Midi est
un texte magnanime, époustouflant de force et de rigueur mêlées, un brûlant
chef-duvre quil sera à chaque fois bouleversant de découvrir,
dentendre, de voir. Partage de Midi est un texte éclatant de modernité.
Lécriture, précise, dune grande acuité, confine au lyrisme ; le
théâtre se fait poésie. Claudel réussit dans un mélange dintelligence
linguistique et de sensation pure, dans un paroxysme dexpression universelle et
dintimité profonde, à atteindre au génie ; et jamais lautobiographie
na été aussi loin dans la sublimation du destin individuel.
Isé et Misa,
interprétés par Muriel Piquart et Joseph Menant, sincarnent alors sur
scène par la seule puissance du verbe de théâtre. Les quatre jeunes interprètes se
chargent en effet de nous donner à entendre la parole déchirée du poète en tablant sur
une attention extrême à la limpidité du vers, à lintemporalité de la
voix : pendant lessentiel de la pièce, les jeux de scènes et les effets sont
minimaux, les corps tendus et concentrés sur lexpression au plus simple du drame.
Ne comptent plus que la parole incarnée, la fluidité du propos, son universalité. On
atteint ainsi à une excellente concentration dramatique qui explose dans le Cantique
final. Nul entracte ne vient distraire des deux heures trente de représentation. Il ne
serait en effet pas possible de tronçonner ce récit de passion sans en perdre le
souffle essentiel et le rythme. Mais ne vous laissez surtout pas impressionner :
ces deux heures sont un grand moment de théâtre !
Par une
mise en scène dépouillée, on est lentement plongé au cur du tragique, à
lécoute absolue de celui-ci. Les trois actes du drame sincrustent alors les
uns après les autres, rythmés par les seuls effets de lumière, le déploiement de
tentures immenses, comme dinfimes variations sur un même thème musical. De la
Chine de la naissance du siècle, de la panique de la révolte des Boxers, les
décorateurs nont conservé quune immense voile de jonque, progressivement
dévoilée, actualisée. Elle devient métaphore de la mer, soleil, destin, frontière de
linterdit, image par excellence de la traversée maritime et spirituelle.
Sans aucune autre mystique que
celle de lamour et de la passion, en jouant Claudel à la lettre sans pour
autant en nier les aspects religieux et théologiques, les acteurs réussissent à faire
entendre Claudel dans toute sa fluidité. Le couple amoureux, adultère, interdit, rejoint
avec une conviction bouleversante la grande tradition des couples tragiques : Tristan
et Iseult, Pelléas et Mélisande. Enivrant et fatal !
Entretien avec Joseph Menant,
interprète de Mesa
Extrait de l'acte II du Partage de Midi
A. J. |