retour maison                   fluctuat.net............................archives 99


   

 
Oedipe Roi
de Sophocle
Mise en scène : Farid Paya
Avec : Aloual, Antonia Bosco, Jean-Louis Cassarino, Valérie Coué-Sibirit, Bruno Ouzeau, Jean-Yves Pénafiel, David Weiss.
jusqu'au 2 mai
C'est d'abord le souffle monstrueux de la fatalité qui envahit l'espace obscur dans lequel Farid Paya ensevelit le spectateur au début de la représentation d'Oedipe Roi. La respiration pénible d'une bête immonde obstrue nos oreilles et nous précipite immédiatement dans l'atmosphère délétère de la tragédie de Sophocle. Thèbes la pestiférée se profile: on devine des ombres, des fantômes.

oedipe_ .jpg (18140 octets)

La lumière de Marc Chauvelin voile plus qu'elle n'éclaire. Dans l'enclos exigu d'une pallissade, ponctuée à droite d'un énorme arbre mort, à gauche, d'une fontaine tarie prise dans la roche, d'étranges figures se livrent à une chorégraphie d'asphyxiés. Par saccades irrégulières, elles inventent une polyphonie aux rythmes angoissants. Soudain, un homme tombe, foudroyé par l'épilepsie. Tirésias, magistralement incarné par Aloual, tourne autour de lui dans l'attitude de la transe.
Eminemment lyrique, envoûtant, jaillit alors le chant "a capella" du Choeur qui semble invoquer la fable tragique. Oedipe s'avance. Il vient donner le tempo à cette complexe écriture vocale. Il veut mener l'enquête, découvrir la vérité et chasser  de la ville la souillure qui la corrompt. Bien sûr, il ne sait pas encore qu'il s'apprête à devenir "celui qui en un même jour verra sa naissance et sa mort".

Oedipe Roi est l'un des maîtres-piliers de la tétralogie conçue par Farid Paya, au Théâtre du Lierre. Après Laïos (écrite par Paya lui-même, en hommage à Sophocle), cette pièce réinvente l'émotion de la dramaturgie tragique, où les gestes et la voix s'entrelacent pour s'exalter mutuellement. Le son, le souffle, le rythme n'y sont pas des ornements ou des ponctuations du texte, mais des essences proprement tragiques, à la puissance évocatrice : elles ouvrent des espaces qui excèdent la parole, la transcendent.
Lamento, chants funèbres, glossolalies, on entend chaque fois les échos d'une langue inconnue, toujours universelle. L'inspiration de Farid Paya plonge aux sources du pluriculturalisme. C'est peut-être ce qui teint sa mise en scène d'un caratère archaïque, presque sauvage. La légende d'Oedipe, fonctionnant comme un archétype, se trouve littéralement incarnée par ses comédiens qui plient leur corps à sa mécanique implacable. Sous le poids de la révélation immonde, le corps de Jocaste semble littéralement se désintégrer. Il laisse échapper un gémissement de bête qui, comme parcourru par une onde de choc, s'ordonne en cadences. C'est ce que Paya nomme le "chant premier", "l'expression de la musique intérieure" de chaque acteur.

Sans aucun doute, Le cycle des Labdacides par Paya recrée l'inquiétante richesse des origines du théâtre occidental, bien avant qu'on l'ait amputé de sa dimension musicale et sacrée. Laïos, Oedipe Roi, Oedipe à Colonne et Antigone renouent avec l'essence du théâtre, celle où toute la charge énergétique du corps du comédien s'associe à la force symbolique du mythe.


Virginie Lachaise

date de la dernière mise à jour 08/11/00