La lumière de Marc Chauvelin voile plus
qu'elle n'éclaire. Dans l'enclos exigu d'une pallissade, ponctuée à droite d'un énorme
arbre mort, à gauche, d'une fontaine tarie prise dans la roche, d'étranges figures se
livrent à une chorégraphie d'asphyxiés. Par saccades irrégulières, elles inventent
une polyphonie aux rythmes angoissants. Soudain, un homme tombe, foudroyé par
l'épilepsie. Tirésias, magistralement incarné par Aloual, tourne autour de lui dans
l'attitude de la transe.
Eminemment lyrique, envoûtant, jaillit alors le chant "a capella" du Choeur qui
semble invoquer la fable tragique. Oedipe s'avance. Il vient donner le tempo à cette
complexe écriture vocale. Il veut mener l'enquête, découvrir la vérité et
chasser de la ville la souillure qui la corrompt. Bien sûr, il ne sait pas encore
qu'il s'apprête à devenir "celui qui en un même jour verra sa naissance et sa
mort".Oedipe Roi est l'un des
maîtres-piliers de la tétralogie conçue par Farid Paya, au Théâtre du Lierre. Après Laïos
(écrite par Paya lui-même, en hommage à Sophocle), cette pièce réinvente l'émotion
de la dramaturgie tragique, où les gestes et la voix s'entrelacent pour s'exalter
mutuellement. Le son, le souffle, le rythme n'y sont pas des ornements ou des ponctuations
du texte, mais des essences proprement tragiques, à la puissance évocatrice : elles
ouvrent des espaces qui excèdent la parole, la transcendent.
Lamento, chants funèbres, glossolalies, on entend chaque fois les échos d'une
langue inconnue, toujours universelle. L'inspiration de Farid Paya plonge aux
sources du pluriculturalisme. C'est peut-être ce qui teint sa mise en scène d'un
caratère archaïque, presque sauvage. La légende d'Oedipe, fonctionnant comme un
archétype, se trouve littéralement incarnée par ses comédiens qui plient leur corps
à sa mécanique implacable. Sous le poids de la révélation immonde, le corps de
Jocaste semble littéralement se désintégrer. Il laisse échapper un gémissement de
bête qui, comme parcourru par une onde de choc, s'ordonne en cadences. C'est ce que Paya
nomme le "chant premier", "l'expression de la musique intérieure" de
chaque acteur.
Sans aucun doute, Le cycle des Labdacides par Paya recrée
l'inquiétante richesse des origines du théâtre occidental, bien avant qu'on l'ait
amputé de sa dimension musicale et sacrée. Laïos, Oedipe Roi, Oedipe
à Colonne et Antigone renouent avec l'essence du théâtre, celle où toute
la charge énergétique du corps du comédien s'associe à la force symbolique du mythe.
Virginie Lachaise
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