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Loué soit le progrès
de Gregory Motton

Mise en scène et lumières : Lukas Hemleb

Avec Anne Alvaro, Marc Betton, Fred Cacheux, Jérôme Derre, Emmanuel Faventines, Raphaëlle Gitlis, Odja Llorca, Philippe Morier-Genoud, Annie Perret

Sublime cauchemar


Un sombre miroitement s'exerce sur des plaques d'aluminium. Verticales, elles découpent, comme au scalpel, une lumière crépusculaire. Issus de ces étranges paravents, jaillissent des ombres inquiétantes. Alors, la peur est lâchée. Et l'hystérie sature l'atmosphère à l'instant où des personnages défigurés par des masques de peau bleuâtres nous dévisagent. A la manière d'un choeur infernal, ils prononcent en échos et dissonances des phrases équivoques : polyphonie discordante de la meute qui vient d'abatttre "le poisson ordinaire, d'os et de chair".
La scène se passe au bord d'un fleuve. On le sait, on l'entend. Une des créatures jette à intervales réguliers une pierre imaginaire. Et le son qu'elle fait en fendant la masse des eaux évoque le crime originel.

Le décor est posé.  Lucas Hemleb, fidèle à l'écriture de Grégory Motton, déploie dans le théâtre toutes les  hantises. C'est dans cette atmosphère spectrale, que s'enracine les bribes d'une fable bourgeoise. M. Smith doit épouser Bubbles, la fille du patibulaire M. Greenhouse. M. Smith a rencontré Bubbles au bord du fleuve... M. Smith est un homme qui n'a jamais rien à dire. M.Smith est un dépressif, asthénique. M. Smith est un pervers. M. Smith est un homme très courtisé. M. Smith est un ingénu. Il est très dangereux.

En somme, Loué soit le progrès commence comme une comédie de moeurs et se clôt comme un jeu de massacre, une tragédie de la dévoration et de la consomption. La satire de notre fin de siècle va jusqu'au grotesque terrifiant du cannibalisme et de l'exhumation des cadavres. C'est la banalité de l'horreur sous le regard incrédule de Bubbles, la seule dans cet univers incohérent et grimaçant à posséder encore ce que l'on a coutûme de nommer "sensibilité" ?
La mise en scène exceptionnelle de Lucas Hemleb exprime l'esprit de l'oeuvre, à tous les sens du terme. Elle opère à partir de la partition de Motton de sulfureuses variations qui semblent mettre au jour les potentialités infinies de la fiction. Supporté par l'interprétation magistrale des comédiens de la troupe de l'Odéon, le spectacle s'ancre dans une étrange féérie où affleurent tour à tour fantastique et réalisme, mythe et vile ignominie de la race humaine.

Avec  une mise en scène vibrante comme une peau frappée par les coups de la cruauté, Loué soit le progrès s'apparente dans sa composition sonore à une symphonie contemporaine. Les échos, les bruitages créent de véritables paysages musicaux. Ils   agrandissent l'espace, le découpent, au même titre que les tableaux qui rythment la pièce et qui voisinent avec l'esthétique du cinéma, et plus encore  de la B.D. Il faut reconnaître que Lucas Hemleb possède un furieux sens du rythme, de la ponctuation. Incontestablement, il maîtrise l'art de l'ellipse. Lui qui reconnaît à Grégory Motton le don du "pur langage", a réfléchi, sans aucun doute, sur le souffle, l'énergie des corps dynamisée par le tempo d'une parole parfaitement domestiquée, lâchée et retenue par à coups.
On songe surtout à la séquence finale :  M. Smith et M. Baron voient leur propos coupés en d'innombrables plans hâchés par des moments d'obscurité, durant lesquels les comédiens changent de place. Le résultat est hallucinant : on assiste à une manipulation du temps et de l'espace proprement magique. Est-ce un effet de ralenti ou d'accéléré ?
Est-ce une illusion d'optique ? "Dieu seul le sait", comme ne cesse de le répéter M. Greenhouse qui ne croit en rien.
  En tout cas, nous, nous croyons avec Lucas Hemleb, au théâtre, à sa beauté et à sa violence salutaires.

Virginie Lachaise

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Prix Alapage: 93,10F

date de la dernière mise à jour 08/11/00