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Imprécations 36
Richard III-Bad boy
Michel Deutsch

Spectacle de Michel Deutsch
Avec: André Wilms, Judith Henry, Marie Payen
Musique : Sentimental Bourreau avec Mathieu Bauer, Lazare Boghossian, Sylvain Cartigny, Joachim Latarjet
Lumière : Hervé Audibert
Son : Alain Gravier
Régie générale : Jean-Marc Skatchko
du 25 mars au 30 avril à 21h, dimanche à 17h, relâche le lundi

Salle du bas

Prix des places: 120f, Tarifs réduits: 80f
"  Richard III le difforme, le sanguinaire, le fourbe sans scrupules veut toujours être roi. Hier on prétendait qu’une âme vile ne pouvait habiter qu’un corps repoussant, aujourd’hui on sait que l’enfer habite des corps ordinaires. Alors imaginons Richard en gangster en col blanc, à l’âge de la mondialisation et de la société de communication illimitée […]. "

imprécation, imprécation, imprécation...
Photo Théâtre de la Bastille DR.

Imprécation 36, c’est avant tout la personne de Michel Deutsch et son invariable quête autour des personnages prélevés dans l’univers shakespearien. Après Hamlet et Lear, le dramaturge met en scène un Richard III chuté de son piédestal de héros tragique et réincarné dans le Chicago mafieux de l’entre-deux guerre. Un Richard III en Al Capone, qui combine à ses allures de mafieux de la littérature policière américaine une figure de truand sardonique et véritablement cruel. Mais le personnage de Richard III ne relevait-il déjà pas de la plus totale abjection ? Mais la bête claudiquante et le régicide n’était-il pas déjà ce prédateur politique protéiforme, gangster, politicien, homme de pouvoir de notre fin de siècle ?  

Imprécation 36, c’est avant tout une " machine critique ", qui associe à l’imprécation politique la recherche théâtrale et la dénonciation de l’illusion du spectacle. En plus de la digression sur le personnage shakespearien, nous est ainsi proposée une répétition sur le thème de la rupture amoureuse : les couples ne se séparent-ils pas toujours de la même façon ? Et tandis que les séquences sont ponctuées de tours de chant déjantés, le final associe la mort calamiteuse de Lady Di au sort d’une Blanche Neige rouge sang. Différents media tels que la musique (un groupe joue un rock jazz méchamment dynamité qui tend de plus en plus à ressembler à un happening du Velvet Underground ou à une performance Buzzcocks), le cinéma et la photographie (projection d’images noir et blanc et couleurs, numérisées ou de cinéma, qui réduplient les acteurs sur scène) rythment les séquences. A la voix de théâtre, haut placée, on préfère quelques fois la stridence d’un micro d’animation commerciale...

Dans un entretien avec Michel Deutsch, le Théâtre de la Bastille insiste sur la superficialité revendiquée du spectacle comme moyen de dénoncer la superficialité de l’époque. Georges Lavaudant, cité à ce propos, présente l’auteur : Michel Deutsch est de plain-pied dans la vie d’aujourd’hui, il en a la superficialité. Il est capable d’écouter du rock, de traverser l’époque avec insouciance, légèreté, humour et irrévérence. Mais en même temps, il revient toujours à ses fondamentaux : aux Grecs, à Shakespeare ou à Georg Büchner. J’aime cette dialectique […] ".

C’est cette dialectique que nous avons envie de lui reprocher, non au motif d’une infidélité faite à Shakespeare, car le journal d’acteur est créateur, mais à cause de ce sentiment de vanité que laisse en partie le spectacle. C’est drôle, c’est incisif, c’est admirable et cruel, mais également nul et non avenu : l’on est un tantinet agacé par le flux de décibels et le flot de mots ; le spectacle ne laisse dans sa déferlante furieuse et éclectique que de très vagues impressions.

Oscillant entre le journal de travail et le cabaret politique, le spectacle veut paradoxalement " éviter, alors que le monde est si pesant, de s’appesantir en lourdeur ou en moralisme ". Les spectateurs et les acteurs n’en finissent pas d’être interpellés par des à propos désopilants, mais les provocations virulentes ou comiques sont vaines : elles sont en effet autant de charges à l’adresse du public et du monde qui, dites avec cynisme ou conviction, acceptent de se résorber sciemment. On a l’impression d’une volonté d’en découdre qui se montre et se dérobe, à la fois ambitieuse et consciente de la dérision de son ambition. Le paradoxe est assumé mais la superficiaté n'en est pas pour autant mieux combattue. Et une question se pose. Ne serions-nous pas à nager en pleine mode, dans ce " monde de l’homme cyber-ahuri " justement fustigé ?

La langue pourtant sait être opérante et le personnage de Richard III ironique et mordant. " Le dogue qui avait ses dents avant ses yeux " prend en effet avec la présence d’André Wilms une ampleur brechtienne remarquée.

Imprécation 36, ce sera donc surtout l’interprétation et la véritable performance de comédien d’André Wilms, tour à tour mordant et pathétique, cruel et facétieux, distant et emporté.

Arnaud Jacob

date de la dernière mise à jour 08/11/00