| Imprécation 36, cest avant
tout la personne de Michel Deutsch et son invariable quête autour des personnages
prélevés dans lunivers shakespearien. Après Hamlet et Lear, le dramaturge met en
scène un Richard III chuté de son piédestal de héros tragique et réincarné dans le
Chicago mafieux de lentre-deux guerre. Un Richard III en Al Capone, qui combine à
ses allures de mafieux de la littérature policière américaine une figure de truand
sardonique et véritablement cruel. Mais le personnage de Richard III ne relevait-il
déjà pas de la plus totale abjection ? Mais la bête claudiquante et le régicide
nétait-il pas déjà ce prédateur politique protéiforme, gangster, politicien,
homme de pouvoir de notre fin de siècle ? Imprécation
36, cest avant tout une " machine critique ", qui associe à
limprécation politique la recherche théâtrale et la dénonciation de
lillusion du spectacle. En plus de la digression sur le personnage shakespearien,
nous est ainsi proposée une répétition sur le thème de la
rupture amoureuse : les couples ne se séparent-ils pas toujours de la même
façon ? Et tandis que les séquences sont ponctuées de tours de chant déjantés,
le final associe la mort calamiteuse de Lady Di au sort dune Blanche Neige rouge
sang. Différents media tels que la musique (un groupe joue un rock jazz méchamment
dynamité qui tend de plus en plus à ressembler à un happening du Velvet Underground ou
à une performance Buzzcocks), le cinéma et la photographie (projection dimages
noir et blanc et couleurs, numérisées ou de cinéma, qui réduplient les acteurs sur
scène) rythment les séquences. A la voix de théâtre, haut placée, on préfère
quelques fois la stridence dun micro danimation commerciale...
Dans un entretien avec Michel Deutsch, le Théâtre de la Bastille
insiste sur la superficialité revendiquée du spectacle comme moyen de dénoncer la
superficialité de lépoque. Georges Lavaudant, cité à ce propos, présente
lauteur : " Michel Deutsch est de plain-pied dans la vie
daujourdhui, il en a la superficialité. Il est capable découter
du rock, de traverser lépoque avec insouciance, légèreté, humour et
irrévérence. Mais en même temps, il revient toujours à ses fondamentaux : aux
Grecs, à Shakespeare ou à Georg Büchner. Jaime cette dialectique
[
] ".
Cest cette dialectique que nous avons envie de lui
reprocher, non au motif dune infidélité faite à Shakespeare, car le journal
dacteur est créateur, mais à cause de ce sentiment de vanité que laisse en partie
le spectacle. Cest drôle, cest incisif, cest admirable et cruel, mais
également nul et non avenu : lon est un tantinet agacé par le flux de
décibels et le flot de mots ; le spectacle ne laisse dans sa déferlante furieuse et
éclectique que de très vagues impressions.
Oscillant entre le journal de travail et le cabaret politique, le
spectacle veut paradoxalement " éviter, alors que le monde est si pesant,
de sappesantir en lourdeur ou en moralisme ". Les spectateurs et les
acteurs nen finissent pas dêtre interpellés par des à propos désopilants,
mais les provocations virulentes ou comiques sont vaines : elles sont en effet autant
de charges à ladresse du public et du monde qui, dites avec cynisme ou conviction,
acceptent de se résorber sciemment. On a limpression dune volonté den
découdre qui se montre et se dérobe, à la fois ambitieuse et consciente de la dérision
de son ambition. Le paradoxe est assumé mais la superficiaté n'en est pas pour autant
mieux combattue. Et une question se pose. Ne serions-nous pas à nager en pleine mode,
dans ce " monde de lhomme cyber-ahuri " justement
fustigé ?
La langue pourtant sait être opérante et le personnage de
Richard III ironique et mordant. " Le dogue qui avait ses dents avant ses
yeux " prend en effet avec la présence dAndré Wilms une ampleur
brechtienne remarquée.
Imprécation 36, ce sera donc surtout
linterprétation et la véritable performance de comédien dAndré Wilms, tour
à tour mordant et pathétique, cruel et facétieux, distant et emporté. |