A peine le temps de
se caler dans son fauteuil : le spectateur plonge d'entrée de jeu dans le grand bain,
dans cette mer d'aluminium tendue au fond de la scène et qui se met à onduler, à
troubler le reflet déjà flou d'une assistance aux aguets.
"L'allée
carrossable débute dès l'ouverture des grilles et se poursuit dans l'obscurité
plusieurs kilomètres. S'il n'y avait les brusques plages de prairies enfermées par des
murailles de cèdres noirs, on pourrait imaginer descendre sous terre."
Seul au centre exact de la scène, Laurent
Poitrenaux prête son souffle et sa silhouette à la langue d'Olivier
Cadiot, dont on comprend en moins d'une minute à quel point elle excèle dans la
dramatisation de l'espace. Cette qualité est soulignée par une mise en scène d'une
rigueur exemplaire, qui confine dans un mètre carré l'aire de jeu du domestique-
athlète- naufragé- esthète- pêcheur- espion (ou au choix) imaginé par Cadiot.
Ce parti-pris est l'exacte
transposition scénographique d'un principe d'écriture que l'auteur ne rechigne pas à
énoncer explicitement : dans les cuisines où il officie, le maître de cérémonie
prodigue ordres et conseils aux aides cuisiniers : "savoir renoncer à
des trouvailles esthétiques pures au profit d'une efficacité supérieure."
De la cuisine au cabinet d'écriture, il n'y a qu'une tranchée, que le colonel des
zouaves voudrait bien reprendre à l'ennemi. Un ennemi d'autant plus redoutable qu'il est
avant tout intérieur.
Ce pourrait être l'histoire d'un
majordome méticuleux jusqu'à l'obsession. Ou celle d'une obsession hyperbolique au point
de domestiquer le corps. L'ennemi est dans les murs : entre nerfs, viscères et occiput.
Le corps devient dès lors le lieu d'un gigantesque travail de reconquête. Il y a du
cratylisme refoulé, parodié dans cette gestuelle : une chorégraphie minutieuse
(impeccablement réglée par Odile Duboc) qui réussit à instaurer la
même faille entre le geste fantasmé et son éxécution qu'entre le comparé et le
comparant des métaphores que produit le texte, quand par exemple le service d'un brochet
sur plat d'argent aux invités attablés s'apparente à l'éxécution stylée d'une
délicate sortie de bunker.
"'j'ai entendu dire
qu'il y a un monstre dans vos douves',
ricane l'invité inconnu."
Dans le livre de Cadiot, c'était
l'italique qui signalait le discours direct rapporté ; dans la transposition scénique,
ce rôle est confié à d'invisibles micros HF dont les prises, mixées en temps réel par
Gilles Grand, déforment, étirent, distordent la voix incroyablement
précise de Laurent Poitrenaux, transformant peu à peu le personnage en
une sorte de Robinson-Machine.
Isolé sur son îlot minuscule, le
naufragé tente jusqu'au bout de se constituer un idiolecte : son monologue est comme
miné par une multitude de voix allogènes mais tente de garder le fil des mots sus.
Funambule incapable de réfréner un trop-plein d'énergie, il s'invente des contraintes
et s'emploie à les respecter. Pourtant, à la différence du cirque, ses faux-pas font
rire le public, qui se délecte des ratés de la machine : l'humour de Cadiot
tourne à plein régime. Et fait mouche.
A la fin, on peine à abandonner le
naufragé, tant on a été le complice consentant de son épopée immobile. Tant on a
été transporté sur place d'état en état, d'humeur en humeur (les lumières conçues
par Sébastien Michaud scandent sans jamais forcer le trait ces
translations subtiles). Au moment de quitter ce drôle de zouave et de le laisser
regagner les cuisines du théâtre, on se dit qu'avec des adjudants pareils, on
irait volontiers faire ses classes dans sa compagnie.
Même si pour cela, il fallait tout
recommencer à zéro
et s'en trouver renvoyé à son abécédaire.
Armand de Saint-Sauveur |