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Le Colonel des Zouaves; Olivier Cadiot; Ludovic Lagarde; Laurent Poitrenaux; Théâtre National de la Colline;

Le Colonel des Zouaves
d'Olivier Cadiot

Mise en scène : Ludovic Lagarde - Avec : Laurent Poitrenaux - Costumes : Jean-Jacques & Virginie Weil - Lumière : Sébastien Michaud - Musique : Gilles Grand- Chorégraphie : Odile Duboc - Théâtre National de la Colline
Du 14 mai au 20 juin

A peine le temps de se caler dans son fauteuil : le spectateur plonge d'entrée de jeu dans le grand bain, dans cette mer d'aluminium tendue au fond de la scène et qui se met à onduler, à troubler le reflet déjà flou d'une assistance aux aguets.

"L'allée carrossable débute dès l'ouverture des grilles et se poursuit dans l'obscurité plusieurs kilomètres. S'il n'y avait les brusques plages de prairies enfermées par des murailles de cèdres noirs, on pourrait imaginer descendre sous terre."

Seul au centre exact de la scène, Laurent Poitrenaux prête son souffle et sa silhouette à la langue d'Olivier Cadiot, dont on comprend en moins d'une minute à quel point elle excèle dans la dramatisation de l'espace. Cette qualité est soulignée par une mise en scène d'une rigueur exemplaire, qui confine dans un mètre carré l'aire de jeu du domestique- athlète- naufragé- esthète- pêcheur- espion (ou au choix) imaginé par Cadiot.

Ce parti-pris est l'exacte transposition scénographique d'un principe d'écriture que l'auteur ne rechigne pas à énoncer explicitement : dans les cuisines où il officie, le maître de cérémonie prodigue ordres et conseils aux aides cuisiniers : "savoir renoncer à des trouvailles esthétiques pures au profit d'une efficacité supérieure." De la cuisine au cabinet d'écriture, il n'y a qu'une tranchée, que le colonel des zouaves voudrait bien reprendre à l'ennemi. Un ennemi d'autant plus redoutable qu'il est avant tout intérieur.

Ce pourrait être l'histoire d'un majordome méticuleux jusqu'à l'obsession. Ou celle d'une obsession hyperbolique au point de domestiquer le corps. L'ennemi est dans les murs : entre nerfs, viscères et occiput. Le corps devient dès lors le lieu d'un gigantesque travail de reconquête. Il y a du cratylisme refoulé, parodié dans cette gestuelle : une chorégraphie minutieuse (impeccablement réglée par Odile Duboc) qui réussit à instaurer la même faille entre le geste fantasmé et son éxécution qu'entre le comparé et le comparant des métaphores que produit le texte, quand par exemple le service d'un brochet sur plat d'argent aux invités attablés s'apparente à l'éxécution stylée d'une délicate sortie de bunker.

"'j'ai entendu dire qu'il y a un monstre dans vos douves',
ricane l'invité inconnu."

Dans le livre de Cadiot, c'était l'italique qui signalait le discours direct rapporté ; dans la transposition scénique, ce rôle est confié à d'invisibles micros HF dont les prises, mixées en temps réel par Gilles Grand, déforment, étirent, distordent la voix incroyablement précise de Laurent Poitrenaux, transformant peu à peu le personnage en une sorte de Robinson-Machine.

Isolé sur son îlot minuscule, le naufragé tente jusqu'au bout de se constituer un idiolecte : son monologue est comme miné par une multitude de voix allogènes mais tente de garder le fil des mots sus. Funambule incapable de réfréner un trop-plein d'énergie, il s'invente des contraintes et s'emploie à les respecter. Pourtant, à la différence du cirque, ses faux-pas font rire le public, qui se délecte des ratés de la machine : l'humour de Cadiot tourne à plein régime. Et fait mouche.

A la fin, on peine à abandonner le naufragé, tant on a été le complice consentant de son épopée immobile. Tant on a été transporté sur place d'état en état, d'humeur en humeur (les lumières conçues par Sébastien Michaud  scandent sans jamais forcer le trait ces translations subtiles). Au moment  de quitter ce drôle de zouave et de le laisser regagner les cuisines du  théâtre, on se dit qu'avec des adjudants pareils, on irait volontiers faire ses  classes dans sa compagnie.

Même si pour cela, il fallait tout recommencer à zéro
et s'en trouver renvoyé à son abécédaire.

Armand de Saint-Sauveur

 

 

date de la dernière mise à jour 08/11/00