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L'Opérette imaginaire : une
énorme machine jubilatoire !
Sur la musique
de Christian Paccoud
et la mise en scène de Claude Buchvald
Fluctuat
: Qu'en est-il précisément de l'apport de Claude
Buchvald ?
Daniel
Znyk : Mais ils travaillent ensemble. L'Opérette
imaginaire, c'est le troisième texte de Valère que Claude
monte. Il s'est tissé une complicité formidable entre
metteur en scène et écrivain : l'un influence l'autre
et réciproquement. Je ne dis pas que l'écriture novarinienne
a fondamentalement changé depuis la rencontre avec Claude
Buchvald, mais l'univers de mise en scène qu'elle a
apporté a certainement fait en sorte que l'écriture
a bougé. C'est un beau travail dans la mesure où ce
n'est pas simple de monter Novarina : il faut le faire
avec énormément de respect et en même temps y trouver
la fantaisie.
Et puis
il y a aussi le côté merveilleux du sur mesure. C'est-à-dire
que Valère a écrit L'Opérette imaginaire pour la bande
d'acteurs que nous sommes. A la suite du Repas, qui
était donc la deuxième pièce de Valère montée par Claude
Buchvald, Novarina a pensé qu'une équipe comme celle-là
ne pouvait pas se séparer comme ça - "je vais écrire
un truc exprès pour vous, bande de dingues !" Il
a mis tous les ingrédients - la rencontre avec Christian
Paccoud, le musicien et accordéoniste présent sur scène
avait été tellement formidable aussi. Il y avait une
telle symbiose entre l'univers de mise en scène et l'univers
musical qu'il fallait continuer l'expérience - Et c'est
comme ça qu'est née L'Opérette imaginaire.
Fluctuat
: L'écriture des chansons et l'écriture de la
musique…
Daniel
Znyk : Tous les textes des chansons, c'est Valère
Novarina, toutes les musiques, c'est Christian. Les
propositions de Christian ont évidemment quelque peu
modifié les textes, Valère a repris sa plume pour modifier
certaines choses mais la base de tout ce qui est dit,
c'est du Novarina. Ensuite, c'est Pacco qui a réussi
ce tour de force de travailler - de même que Valère
Novarina travaille sur une mémoire du langage, sur une
mémoire de l'humanité par la parole - Pacco a réussi
ce tour de force de faire une musique dont on a l'impression
qu'elle est de notre intimité, de nos souvenirs, alors
qu'elle est entièrement originale. Elle fait appel à
des styles de musiques multiples, on y retrouve de l'opérette,
on y retrouve des choses plus classiques, mais aussi
de la variété. L'ensemble constitue un environnement
dont on a tout de suite la sensation qu'il nous est
familier alors que c'est complètement tarabiscoté, et
que c'est très écrit : exceptées deux ou trois références
à des airs, tout le reste est entièrement original.
Et puis, en plus, il faut le faire, mettre du Novarina
en musique, il faut le faire.
Fluctuat
: Ne serait-ce que parce que la langue de Novarina
accorde aux mots une attention et un respect suprêmes
? Toujours dans l'interview accordée à Mouvement,
Novarina décrit ainsi la
force de transmission du langage, et l'importance accordée
aux mots, à leur portée. "Il
me semble que beaucoup se transmet par la langue, que
le langage transmet plus de savoir qu'on ne croit. Chaque
mot est une bibliothèque sans fond et vaut un traité
entier de philosophie. Chaque mot, le plus petit des
mots, - si l'on sait bien le porter à son oreille et
entendre dedans - contient mille volumes. C'est pourquoi
nous devons veiller sur les mots avec soin. Respecter
leur mémoire et leur chair sonore. Ce sont des personnes
mystérieuses, non des outils."
Le parallèle avec la chanson, comment la musique véhicule
ce même héritage.
Daniel
Znyk : Il faut que tout aille dans le même sens.
Il faut que le jeu, la mise en scène, la musique, que
tout ça soit du même souffle, de la même teneur respiratoire.
Effectivement, derrière chaque mot, il y a une mémoire
humaine, il y a la mémoire de l'humanité derrière chaque
construction. Chaque mot est effectivement comme une
bibliothèque, il est arrivé jusqu'à nous et Novarina
refait le voyage de ce qui est arrivé jusqu'à nous -
là c'est mon interprétation - jusqu'aux perceptions
d'origine, jusqu'à ce que c'est d'échanger, jusqu'à
une construction. Il refait une construction de nommage.
Fluctuat
: L'Opérette a été écrite pour la scène et spécialement
pour vous, pour cette équipe. Les rôles vont-ils jusqu'à
être écrits personnellement pour un acteur, en prenant
en compte ses registres, son jeu, sa langue, sa chair
?
Daniel
Znyk : Comment dirais-je ? Ce n'est pas toujours
spécialement dédicacé pour un acteur. Sur la totalité,
tout n'est pas précisément pensé pour telle ou telle
personne puisque le montage - dans la préparation, avant
les répétitions - et la répartition des répliques à
l'intérieur d'une pièce peuvent changer. Valère connaît
par contre l'esprit des acteurs, et la façon dont le
travail se fait en eux, et c'est présent quand il écrit.
Même si la matière n'est pas toujours destinée à tel
ou tel au départ, quand il la travaille. Mais c'est
vrai qu'il pense à nous, c'est sûr. Il ne faudrait pas
bloquer la chose non plus. Qu'on n'aille pas croire
qu'il n'y a que Tartanpion et Maurice Pichegru qui puissent
le jouer parce que c'est écrit pour eux et que les autres
n'y arriveront jamais. Parce ce n'est pas vrai. Dans
la mesure où c'est un travail très ouvert, et très universel,
sur le langage, sur la parole, chacun doit s'en saisir.
J'ai vu des travaux, aussi bien amateurs que professionnels,
vraiment magnifiques. Il est temps maintenant justement
que cette écriture se diffuse. La matière étant assez
dense et compliquée, je comprend qu'il puisse y avoir
une timidité de la part des acteurs et des metteurs
en scène pour aborder ça - et c'est vrai que ce n'est
pas simple de le faire- mais je pense qu'il faut maintenant
que ça se répande.
Fluctuat
: C'est ce est en train de se passer, on va au
printemps prochain…
Daniel
Znyk : Oui, oui, j'ai vu que Jean-Pierre Vincent
allait monter Le Drame de la vie avec des amateurs à
Nanterre, c'est bien. C'est très bien ces expériences.
Il faut que d'autres acteurs investissent la langue
et les textes de Novarina. J'irais voir ça.
Chercher,
creuser : la performance d'acteur
et le langage artistique de Joseph Nadj
Fluctuat
: Concernant le monologue ahurissant que vous
portez intégralement dans L'Opérette imaginaire. Vous
le jouez en effet comme une véritable performance à
telle point que cette ribambelle d'incises constitue
une séquence presque autonome au sein de la pièce. Ce
morceau d'anthologie littéraire et scénique vous était-il
spécialement destiné ? Novarina l'avait-il écrit sur
mesure pour vous ou, là encore, il s'agit d'un jeu libre
de distribution et d'attribution, au moment des répétitions
?
Daniel
Znyk : Non, ça, ça m'était destiné. Pour la petite
anecdote, ce monologue est né d'une conversation de
Valère Novarina avec un ami romancier. Celui-ci lui
disait que la grande difficulté dans la continuité d'un
récit, pour un roman, c'était de trouver des synonymes
au mot "dire". Du coup a germé cette idée d'une grande
liste…
Fluctuat
: Elle évoquait pour ma part un texte de Nathalie
Sarraute, dans L'Ere du Soupçon, qui est justement une
critique de la conversation romanesque - jugée extrêmement
pauvre par rapport aux moyens offerts par le langage
gestuel, un regard, un sous-entendu, ou plus simplement
par rapport à l'économie de la didascalie propre
à l'écriture théâtrale - et une critique du roman à
cause de ce fameux "dit-il" justement. Elle dénonçait
ces incises comme autant de freins à ce qui fait tout
le piquant de la conversation, et ce qu'elle nomme les
enjeux de la sous-conversation. La réflexion devient
très intéressante, appliquée au théâtre…
Daniel
Znyk : Oui, c'est là une métaphore formidable
de l'écriture de Novarina, dont on disait tout à l'heure
qu'elle ne pouvait passer que par la parole, et puis
du théâtre d'une façon générale. C'est ce qu'on fait
tous les jours quand on fait du théâtre : on essaye
de voir comment on peut dire, comment on peut faire
rentrer les gens dans un langage, dans une émotion suscitée
par ce langage. On est au cœur de la problématique artistique.
Fluctuat
: Je vous avais précisément vu assister à une
représentation de Joseph Nadj, au théâtre de la Bastille,
un spectacle en deux pendants où il jouait Woyzeck
d'une part, puis Le
Temps du repli. Vous étiez dans le public et vous
aviez l'air impressionné, absorbé justement et au cœur
de cette problématique. Vous étiez réellement dedans
pendant toute la durée du spectacle.
Daniel
Znyk : Oui, Nadj, c'est un univers… Je suis fasciné
par tout ce qui fait appel artistiquement à autre chose
que la raison et que l'analyse. Je trouve que c'est
très beau ce qu'on voit en spectacle vivant, quand on
a vraiment l'impression de décrypter un langage au fur
et à mesure du spectacle. Et Nadj, par exemple, fait
parti des gens qui, pour moi, se livrent à cette exploration
des possibilités du corps, il y a là quelque chose que
je trouve particulièrement magnifique.
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la suite de l'entretien
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