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Fluctuat : Mais dans la relation de l'auteur,
du texte, de l'acteur et du spectateur, et dans le fondement
même de notre relation au théâtre, c'est toujours ce
gage d'authenticité qui est en jeu. On attend ça du
théâtre et c'est ça qui est beau. Ce qui est très fort
chez Novarina, c'est la façon dont ces exigences d'authenticité
et de vérité du jeu de l'acteur sont exacerbées. C'est
une langue écrite pour être jouée, beaucoup plus que
pour être lue, et que je n'ai personnellement pas réussi
à aborder, certainement à tort, après avoir vu L'Opérette
imaginaire.
Daniel
Znyk : Je crois que le fondamental est que c'est
une parole qui est faite pour être donnée. Ca, c'est
sûr. Et je pense que s'il doit y avoir un retour à la
matière littéraire, ça ne peux être qu'après le choc
de la réception avec tous les sens. Ca ne peut pas s'envisager
au départ uniquement de façon littéraire. Ce n'est pas
effectivement écrit pour ça.
La
langue de Novarina, la travail de la scène :
Nous sommes la planète Shadocks
!
Fluctuat
: Comment travaille-t-on alors à partir d'un
texte, et d'une matière, aussi prolifique, aussi riche
?
Daniel
Znyk : Au niveau du travail, c'est ce vous disiez
: il y a évidemment à la base, en phase d'apprentissage
du texte, un formidable travail mnémotechnique mais
il est impossible, même pour l'acteur, de tout ingurgiter
d'un coup. Il est impossible d'absorber cette complexité,
cette absence de linéarité, cette prodigalité du texte,
sans soi-même se construire sa propre histoire, sans
investir personnellement le texte. Chacun des acteurs
se construit également sa propre histoire.
Fluctuat
: Comment cela se construit-il ?
Daniel
Znyk : On ne peut pas dans le cours du travail
chercher à tout décortiquer, à tout analyser. Enfin,
moi je le vis comme ça, en temps qu'acteur, en temps
que practicien de cette parole-là. J'essaye donc d'avoir
le même rapport que le spectateur qui s'imprègne de
choses, et qui en jette d'autres. J'essaye de travailler
par sensations - comme sur une pellicule de photographie
- des différents plans qui s'impriment. Je fonctionne
beaucoup plus comme ça que par analyse, ou que par développement
théorique. Parce qu'il faut que ça vibre. Quoique, avec
l'Origine rouge, c'était maintenant la cinquième fois
que je pratiquais cette écriture et si je commence à
présent à bien sentir cette mécanique, je me souviens
très bien que sur la première expérience, sur ma première
rencontre, j'étais beaucoup plus introspectif. J'étais
beaucoup plus en attente d'une grande justesse par rapport
à la littérature. Il faut cependant apprendre à abandonner
l'analyse, parce que l'essentiel est d'être un passeur
et que la matière passe. Et celle-ci est d'abord orale,
elle est d'abord physique. C'est un trajet en tout cas
assez particulier, et aussi bien pour l'acteur que pour
le spectateur.
Fluctuat
: Avez-vous eu une plus grande facilité sur ce
texte-là ?
Daniel
Znyk : Facilité, pas vraiment parce que le travail
est toujours le même à la base. C'est-à-dire, il faut
en chier. Je ne peux pas redire ce qu'on dit beaucoup
mais c'est la vérité. Pour arriver à une aisance, il
faut avoir pris le temps de baisser les bras, de s'abandonner,
d'accepter que la mémoire vous trahisse en répétition.
D'accepter que la note juste n'est pas forcément la
où vous la pensiez au départ dans votre tête mais qu'elle
arrive au fil des répétitions. En fait, il faut accepter
d'être dans un état de grande disponibilité, encore
une fois comme le spectateur. Mais c'est vrai que c'est
une énergie énorme. C'est une énergie énorme (accentuation
enthousiaste sur l'attaque du mot "énorme") mais dont
la dépense est largement récompensée sur le plateau.
C'est une jubilation terrible, terrible !
Fluctuat
: A qui le dites-vous ! Nous ne ressentons que
cette énergie, et cette jubilation, côté spectateur.
A propos à la fois de la confiance portée par Novarina
à l'acteur, et de la dialectique, qui peut sembler paradoxale,
de l'acteur non pas agissant mais qui "est agi" par
le texte...
Daniel
Znyk : Valère Novarina dit une chose très belle
: une fois que le texte est écrit, c'est l'acteur qui
en sait plus que lui. Ce qui veut dire que, après l'instinct
et le travail d'horlogerie de l'écriture, il faut que
ça revienne à l'instinct, il faut que ça passe par l'instinct
de l'acteur. C'est pourquoi il fait une énorme confiance
à l'acteur et que c'est à la fois un grand plaisir pour
lui et une lourde responsabilité en même temps. Dans
la mesure où il s'agit toujours de trouver la note juste.
Fluctuat
: Et sur la pantonimie, sur l'animalité, ce paradoxe
apparent de l'acteur qui est " agi " par le texte ?
Je lis une très belle citation extraite de l'entretien
publié dans Mouvement,
où Novarina décortique
la fonction de l'acteur : "Au
théâtre il faut être des animaux. Interroger en l'écartelant
dans l'espace, non notre humanité - mais notre pantinitude.
Voir la parole sortir en volute des bouches de bois
et s'en étonner. S'étonner de ce ruban matériel qu'on
souffle. J'ai dit souvent aux acteurs que dans les plus
beaux moments on entendait des animaux vraiment parler.
Que les spectateurs retrouvaient grâce à eux l'expérience
animale du premier parlant."
Daniel
Znyk : C'est pour cela que je parlais d'instinct
tout à l'heure, il s'agit en effet de retrouver la nécessité
de la parole. La nécessité, Pas le cri primal mais en
tout cas ce qui est le moteur essentiel pour communiquer,
et communiquer dans le bon sens, c'est-à-dire - nous
sommes un peu trop désabusés, nous sommes désarçonnés.
Parce que les moyens de communiquer la pensée sont un
peu trop souvent devenus la pensée elle-même, c'est-à-dire
que l'on consomme un peu trop, on réfléchit de moins
en moins. Il faut donc retrouver une valeur - "de cerveau
à cerveau", j'allais dire. D'être humain à être humain.
Et je crois que Valère travaille beaucoup là-dessus
dans son écriture.
Il est
par ailleurs fasciné par les clowns, par les comiques,
par les burlesques américains. Dans le cadre de son
théâtre, et la mise en danger de l'acteur qui occupe
celui-ci, il y a également quelque chose de l'ordre
du cirque, de l'ordre du funambule. Enfin, je fais cette
comparaison - il est évident que les risques ne sont
pas les mêmes, quoiqu'on a aussi des perditions de mémoire,
et que l'on doit aussi des fois tirer les fils assez
loin… Mais c'est vrai qu'il y a quelque chose de l'ordre
des jeux du cirque avec les acteurs, avec la parole,
avec les chansons, avec la musique ; quelque chose de
l'ordre d'un monde en marche, qui ressemble à la virtuosité
et à la fois à l'émerveillement de ces univers. On est
entraîné dans un tourbillon d'émotions, de visions,
d'écoutes et de sensations très diverses. Sur L'Opérette
Imaginaire, Claude Buchvald a complètement su travaillé
cela, travaillé sur le burlesque, travaillé sur la chair
des acteurs, travaillé sur la musique et les chansons,
et sur les performances. Il y a pour chacun d'entre
nous en effet une part de performance. (Rupture de ton)
Donc ça donne une espèce d'énorme machine jubilatoire
- à composantes multiples, nous sommes la planète Shadocks
!
>>
la suite de l'entretien
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