Vous
avez baptisé votre compagnie L'Illustre Théâtre, du nom de celle de Molière,
et pourtant c'est un dramaturge que vous avez très peu monté...
Absolument. L'Illustre Théâtre c'est le nom de la compagnie que fonde à Paris,
avec quelques amis, un Molière encore tout jeune. Elle n'a eu d'existence que très
éphémère. Le répertoire de L'Illustre Théâtre, c'était le théâtre que
Molière pouvait trouver à l'époque, celui de ses aînés et de ses contemporains. On
sait par exemple qu'il a joué Corneille, Tristan L'Hermitte, Rotrou. Mon idée était de
travailler ce répertoire, tel que l'a trouvé Molière avant de devenir l'écrivain que
l'on connaît. Alors,
justement, pourquoi le Tartuffe ?
Je répondrai de façon très banale par la difficulté de trouver des
partenaires, des coproducteurs, pour des projets comme La Troade de Garnier, La
Magie sans magie de Lambert, Les Innocents coupables de Brosse, pièces que
j'ai montées, la tendance étant plutôt, pour le répertoire classique, de s'en tenir
aux valeurs sûres, de ne pas se hasarder dans les zones oubliées ou méconnues.
Oui, mais pourquoi le Tartuffe en particulier, et
pas Dom Juan ou le Misanthrope ?
La demande du Tartuffe est venu du Château de Versailles, dans
l'idée de développer l'activité théâtrale du lieu, et de faire quelque chose de ce
grand Opéra de Gabriel, lieu superbe quoique assez malcommode. Or s'il y a un événement
dans l'histoire du théâtre français qui ait eu lieu à Versailles, c'est bien la
création, et l'interdiction immédiate, du Tartuffe en 1664.
Justement, on s'attendait, de votre part, grand spécialiste
du XVIIème et du théâtre baroque, à être replongé dans la création de la pièce et
les circonstances de l'époque. Au lieu de quoi vous transposez l'action dans les années
40, avec discours du Maréchal Pétain et les FFI qui débarquent au dernier acte. Vous
avez surpris votre monde !
Mon travail a souvent donné lieu à une espèce de malentendu. Lorsque avec William
Christie j'ai monté Atys, qui est le plus grand succès que nous ayons eu
ensemble en matière de tragédie lyrique française, tout le monde a crié à la
reconstitution, sur le mode "Oh, on s'y croirait !". C'était un contresens
complet : je l'ai monté dans un décor unique, ce qui est déjà une sérieuse entorse
aux règles du genre, en costumes Louis XIV alors que la pièce se déroule dans un
univers mythologique, et ainsi de suite.
La reconstitution pure et dure ne m'a jamais intéressé. Mon principe serait
plutôt de mettre en relief ce que chaque uvre avait en son temps de novateur, de
singulier, éventuellement d'excentrique, éventuellement de polémique.
Si le Tartuffe que j'ai monté se situe dans un contexte politique qui
nous est encore plus ou moins présent à l'esprit, c'est bien parce que la singularité
de la pièce en 1664, singularité absolue dans le théâtre comique français de
l'époque, beaucoup plus scandaleuse que tout ce que je pourrais faire aujourd'hui, c'est
de parler politique sur une scène de théâtre, d'y aborder directement, sur un thème
strictement contemporain, la question du pouvoir, de la relation entre pouvoir politique
et pouvoir religieux. Pour retrouver l'aspect politique de la pièce, j'ai cherché une
sorte d'équivalence à ce qu'a été la percée opérée par Molière lorsqu'il a écrit
et joué le Tartuffe. Tous les contemporains qui voient la pièce à l'époque
connaissent le contexte général dans lequel s'inscrit cette affaire de famille. Le Tartuffe
n'est pas simplement une comédie bourgeoise, la famille d'Orgon est le microcosme de la
société civile toute entière, c'est une condensation métonymique de ce qui se passe à
un niveau très global.
Si la transposition est esthétiquement assez riche, elle
pose beaucoup de questions idéologiques. En 1941, par exemple, qui est Orgon, où se
situe-t-il ? Zone occupée, zone libre, résistant, collabo ?
On ne peut certes pas aller au bout de toutes les questions qui se posent. Je fais une
opération assez hasardée, qui est de superposer aux vingt-quatre heures de la pièce une
sorte d'élargissement temporel, qui permet de mettre en évidence ce que j'appellerai le
côté allégorique de la pièce. Ce petit monde familial reflète et condense ce qui se
passe dans un pays tout entier.
Je déplace ainsi, au fil des actes, une sorte de curseur temporel, pour faire
jouer des résonances.
A l'acte I, il semble que le vieux monde, incarné par Madame Pernelle, la
bourgeoisie la plus puritaine, soit en perte de vitesse. Elle est en quelque sorte mise en
déroute par le jeune Damis, ce "méchant garnement" dont je me dis qu'il
fréquente les meetings du Front Populaire, par cette bru, Elmire, jeune femme de toute
évidence sensible à la littérature, aux arts et aux idées de son temps, et par cette
jeune fille, Marianne, qui tout en conservant avec son père les manières d'un enfant,
fricote avec Valère. C'est cet univers-là que j'appellerai le versant lumineux de la
pièce, et pour lequel notre arrière-pensée c'est Renoir, le Renoir du Crime de
Monsieur Lange.
Cet univers va s'assombrir au cours de la pièce pour aller vers quelque chose qui
est plus proche du Corbeau de Clouzot. A la fin du troisième acte, nous en
sommes à un moment où ce pouvoir de la bourgeoisie possédante, ébranlé, contesté,
essaye de se ressaisir, en faisant appel à l'homme providentiel : Tartuffe. Le pouvoir ne
peut être conservé qu'au pris de la violence et de la tyrannie. C'est l'opération que
mène Orgon quand il fait de Tartuffe l'héritier de tous ses biens, ce qui se paye
immédiatement de l'exclusion du fils et, pourrait-on dire, de l'amputation d'une partie
de la société par elle-même.
Et la deuxième partie, les deux derniers actes ?
Dans la deuxième partie, on voit les dégâts! Je mène la chose jusqu'au moment de la
Libération, en me disant que finalement, même si les détails du texte ne s'y prêtent
qu'imparfaitement, l'introduction d'un capitaine de la Deuxième D.B. et de deux FFI
répond assez bien à ce qu'est la présence de l'exempt à la fin de la pièce de
Molière. Cet exempt vient au nom d'un pouvoir jeune et mal assuré. Le Roi est
extrêmement contesté par ce qu'on appelle la Vieille Cour, la Reine Mère, par les
forces religieuses qui lui contestent son autonomie politique. C'est à ce pouvoir que
Molière vote sa confiance.
Toute sa vie Molière s'est fait l'interprète du jeune Louis XIV, ennemi de
l'ordre moral, qui non seulement a une vie privée assez libre, mais aussi s'intéresse
aux artistes et aux idées de son temps, qui n'est pas tout à fait hostile à ce qu'on
pourrait désigner comme l'héritage de Montaigne, héritage dans lequel Molière prend
place. Molière prend les armes pour ce monarque éclairé. Que la suite du règne ait
déçu, aucun doute là-dessus, mais de la même manière que les attentes immenses
provoquées par la Libération ont déçu.
Jean-Pierre Vincent, qui a
monté le Tartuffe la saison dernière, avait également insisté sur la
dimension politique de la pièce. Il disait que Tartuffe était un nud de
l'identité française, et que s'y cristallisaient les tendances politiques majeures qui
traversent notre histoire. Vous arrivez à la même idée, puisque vous dîtes qu'oublier Tartuffe,
ce serait renier trois siècles de notre histoire. Alors pour vous, en quoi la pièce
est-elle constitutive de "l'identité française" ?
Le Tartuffe est effectivement un des nuds de l'identité française, et
c'est une des raisons qui fait la jeunesse de cette pièce. C'est aussi ce qui fait que
cette pièce a été par moments si sensible. Par exemple pour Stendhal, à l'époque
d'ordre moral de la Restauration, c'est une pièce formidable et explosive. Ce n'est pas
un hasard si la pièce a été copieusement caviardée à la Comédie Française sous
Vichy. A certains moments cette pièce devient brûlante. Tartuffe montre les
deux visions sociales qui depuis trois siècles polarisent notre histoire politique :
l'une confond le privé et le public, l'identité religieuse et l'identité nationale,
dans une volonté d'ordre moral. L'autre, qui remonte à Montaigne, sépare ces entités,
le religieux du politique, le privé du public, elle aboutira à notre État laïque et
républicain. En cela Tartuffe est une "histoire française", une
articulation sensible de notre culture nationale, en un mot un point où "ça fait
mal".
Propos recueillis par Vital Philippot, Octobre 1999 |