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Entretien avec
Guy Rétoré
[La Femme comme champ de bataille de Matei Visnièc]

C'est parmi les fauteuils rouges et désertés de la petite salle du Théâtre du Chêne Noir, en Avignon, que cet été, dans le brouhaha des essais son et le remue-ménage d'un décor très bourgeois destiné à un prochain spectacle vraisemblablement très "boulevard", nous avons rencontré Guy Rétoré pour évoquer une pièce d'un tout autre genre : La Femme comme champ de bataille de Matei Visnièc. Cette oeuvre radicale et lucide, développe dans une trame minimaliste et serrée, une aproche psychiatrique du conflit au Kosovo. La pièce sera donnée au TEP, du 17 mars au 2 avril 2000, avec Chantal Deruaz et Teresa Ovidio.

entretien réalisé par Virginie Lachaise, le 22 juillet 1999

L'écriture de Paparrazzi qui débute le dernier recueil de Visniec, diffère considérablement de La Femme comme champ de bataille, qui le clôt. C'est une pièce plus ludique et sur le plan dramatique, d'une autre richesse, d'une autre qualité. Alors pourquoi avoir porté votre choix sur La Femme ?
Oui, c'est vrai que Visniec possède une palette considérable. Je pense entre autre, à une de ses pièces au titre incroyable, L'ours panda... J'ai d'ailleurs hésité longtemps à la monter plutôt que La Femme...

Je reviens donc à ma question : pourquoi avoir décidé de monter La Femme comme champ de bataille?
C'est simple : la guerre en Bosnie, les femmes, l'Europe... Il y a une phrase qui me touche beaucoup dans cette pièce, c'est une réplique de Kate : "L'Europe, elle est pas jolie l'Europe...". C'est vrai que si l'Europe était plus fraternelle, jamais ce qu'on connaît au Kosovo n'aurait du se passer. Pourtant ce n'est pas la guerre du Kosovo qui nous a poussé à choisir cette pièce. On s'était décidé avant.

Avez-vous l'impression d'avoir fait un choix politique en montant cette pièce ?
Je n'aime pas les oeuvres qui sont uniquement poétiques. J'aime qu'elle aient un contenu comme l'avaient les Antiques, mais aussi Molière, Brecht et Giraudoux. Le support poétique doit toujours être au service des idées.

Votre choix n'aurait-il pas aussi dicté par des raisons économiques, dans la mesure où  il s'agit d'une pièce à deux personnages, qui ne demande pratiquement aucun décor ?
Certainement. Peut-être que si j'avais eu en main Le Colonnel-Oiseau et si j'avais eu les moyens de le monter, je l'aurais fait. Mais, non... pas seulement. C'est surtout le contenu de la pièce qui m'a intéressé. Vous savez, ce métier nous a depuis toujours habitué à faire des miracles. On est toujours dans des difficultés, même lorsqu'on a des moyens, il nous en manque toujours. Il est vrai que le fait que ce soit une pièce qui ne comporte que deux personnages la rend plus "possible".

Pensez-vous que  cette pièce ait la même portée  en dehors de son inscription dans l'actualité ?
Oui, je le crois, parce qu'elle ne parle seulement de la guerre en Bosnie. Elle redevient d'actualité avec ce qui c'est passé récemment au Kosovo, mais elle pose quand même le problème du nationalisme, du racisme imbécile, de la position de l'Europe dans le monde, de l'importance de l'influence de l'Amérique.

Justement, la position de l'Amérique est incarnée par la figure de Kate dans la pièce de Visniec. Comment la percevez-vous cette Amérique-là, vue par un auteur roumain? N'avez-vous pas eu l'impression qu'elle émanait parfois d'une vision un peu simpliste, dans la mesure où Kate verse toujours du même côté, celui d'une quête scientifique, d'une approche très froide de l'Europe, à quoi s'ajoutent étrangement une culpabilité et une compassion permanentes ? En outre, Kate convainc Dora de garder son enfant, un enfant issu du viol, comme si une réconciliation était rendue possible par sa présence...
Je trouve que la métaphore de l'enfant et l'insistance de la présence de Kate auprès de Dora reflètent l'influence que l'Amérique entend exercer sur l'Europe. Il s'agit de rendre les Balkans conformes à ses souhaits.

Oui. Pourtant, il y a un terme qui revient souvent dans la pièce, c'est le terme "comprendre". Et Dora retourne comme une arme cette volonté de compréhension de Kate :"Tu veux comprendre et tu ne comprends rien"
Oui, et en même temps, par ce biais, Dora nous éclaire sur les motivations de Kate. Elle nous aide par là à comprendre pourquoi Kate veut cet enfant. C'est uniquement pour satisfaire son angoisse, pour gommer son échec. Prendre l'enfant justifie son incursion dans l'affaire des Balkans, car elle n'avait rien à faire dans cette histoire. Elle s'est racontée toute une fable à propos du fait qu'elle était européenne. Mais Dora le lui fait bien sentir et souligne qu'elle n'a même pas de racines européennes, parce qu'elle vient d'Irlande, une île. Selon moi, cette pièce est une magnifique métaphore d'un dialogue contradictoire entre l'Amérique et la Bosnie.

Finalement, l'Amérique selon Visniec n'est-elle pas sans cesse renvoyée à sa stérilité ? En effet, Kate évoque le départ de son grand-père d'Irlande à cause de la terre peu fertile, pleine de pierres. Et ce grand-père, ironie du sort, se retrouve tailleur de pierres aux Etats-Unis. Kate, quant à elle, se retrouve dans les charniers à déterrer des corps comme des pierres, avec l'espoir toujours, qu'il va sortir de la terre quelque chose de vivant.
Oui. D'ailleurs, Kate avoue qu'elle n'a pu aller au-delà du dix-septième charnier. Auprès de Dora, elle est presque plus détruite qu'elle. Elle vient chercher quelque chose à ses côtés. Tout de suite, elle lui dit, "Ce n'est pas en tant que médecin que je viens vous voir. J'ai besoin de vous".

Certes, mais la question du besoin n'est-elle pas sujette à suspicion ? Dora ne se prive pas de le dire "ce n'est pas vrai, vous n'avez pas besoin de moi" et encore "Vous, les Américains, vous êtes très forts en thérapie". Comme s'il s'agissait, en fin de compte, d'amener le malade à la guérison malgré lui.
Selon, moi, il n'y a pas d'ambiguïté. Kate a besoin d'expliquer à Dora pourquoi elle a besoin de cet enfant. Elle lui dit : "Ton ventre est le charnier que je cherchais, dans lequel j'espérais trouver quelque chose de vivant". Elle a l'illusion de l'universitaire qui n'a pas encore expérimenté son point de vue et dont le point de vue est modifié par les évènements.

D'abord elle est une universitaire, mais ensuite et surtout, elle est une femme. Jouons maintenant un peu avec l'absurde. Si Visniec avait créé un personnage d'analyste homme plutôt que femme, qu'est-ce qui aurait été modifié dans la pièce ?
Tout. Le genre même de la pièce aurait été différent. Il ne faut pas non plus oublier que l'espoir des Balkans repose en grande partie aujourd'hui sur le pouvoir des femmes. Les hommes, au bistrot, passent une grande part de leur temps à boire une sorte d'infâme cognac.

Je pense à une scène-maîtresse de la pièce, dans laquelle vous avez opté pour une esthétique proche du sketch, où les deux femmes, face au public, se livrent à une dénonciation générale des vices de tous les peuples des Balkans, en s'appropriant la parole des hommes avinés discutant entre eux. Pourquoi avoir choisi cette modalité bouffonne ?
Il suffit d'entendre les femmes  entre elles parler des hommes et s'en moquer en les imitant. Ce n'est pas un théâtre psychologique.

Vous avez en effet choisi de faire jouer le personnage de Dora sur un mode explosif. Ce n'est pas l'être éteint, en souffrance, renfermé que l'on pourrait très bien imaginer en lisant la pièce de Visniec...
Malgré tout, dans ma mise en scène, elle est aussi cloîtrée dans son autisme.

Pensez-vous que le fait que Visnièc soit roumain lui ait conféré une position idéale pour aborder les problèmes du Kosovo, dans la mesure où sa nationalité le maintient suffisamment à l'écart pour conserver une forme de neutralité et suffisamment proche pour comprendre les enjeux des conflits?
Ce serait à lui de vous répondre. Il se trouve aussi qu'il a beaucoup écrit en Roumanie mais n'a jamais fait paraître ses pièces dans son pays. Vous savez que l'on donnait aux écrivains dans les pays de l'Est une vie très agréable, mais que l'on éditait leurs oeuvres qu'à condition qu'elles soient parfairement conformes aux idées du régime.

Il me semble que votre interprétation de la pièce de Visnièc penche délibéremment vers une forme d'optimisme. Vous diffusez à la fin de la représentation une lettre de Dora justifiant le fait qu'elle garde son enfant, image vivante de la vie qui doit se poursuivre envers et contre tout. Pensez-vous que cette lecture-là soit parfaitement en accord avec le sens de la pièce?
C'est très bien d'avoir perçu cela, car en effet, pendant un moment, je ne voulais pas diffuser la lettre. Je me permets en plus d'entremêler les voix de celle qui écrit la lettre et de celle qui la reçoit. Et je ne l'a publie par honnêteté vis-à-vis de l'auteur qu'après le spectacle. C'est une post-face, c'est un générique en quelque sorte.

En plus, c'est un épilogue qui change radicalement le sens de la pièce. C'est une oeuvre dans laquelle on est constamment perdu dans les points de vue. On est jamais d'un côté de la vérité : on a une Américaine perdue, culpabilisée, qui mêle sa vie et ses origines à celles des Balkans, qui est renvoyée à son propre échec, une Dora qui a été violée, qui va enfanter, mais qui ne le veut pas. Il y a également la totalité de cette splendide tirade du "oui, mais", où chaque peuple est passé en revue avec son lot de qualités et de défauts. Et au terme de ce melting pot des valeurs généralisé, la lettre vient tout résoudre. La lettre selon vous conclut dans le sens du pincipe de vie. C'est aussi un message qui va a contrario de l'idée tramée à travers tout le texte, à savoir que le viol est un processus de ruine, un moyen de saper  l'identité au coeur même de l'individu.
C'est vrai. Visnièc d'ailleurs prétend que ce n'est pas une happy end. Je ne sais pas si cela le satisfait pleinement que la lettre soit diffusée à la fin.

En effet, votre parti-pris induit une contradiction essentielle sur le plan de la morale... le viol, l'ouverture sur l'avenir...
Oui, mais en même temps tout dépend de la mise en scène. Mon parti-pris, malgré la lettre finale est quand même négatif. En même temps, je me refuse à tout pathétisme. Je refuse que les comédiennes se laissent avoir par l'émotion.


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