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L'Opérette imaginaire, au théâtre la Bastille en 1999

Dominique
Pinon

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de l'entretien


F : Justement, j’essayais de tisser un lien entre vos personnages au cinéma et au théâtre. Pourquoi toujours choisir des caractères décalés, imaginaires, quasi dépersonnalisés, situés pratiquement du côté de la marionnette.

D.P : Attention, le cinéma c’est pas pareil…

F . : Pourquoi ?

D.P. : Justement parce que le théâtre est avant tout le lieu d’une parole différente. C’est le lieu de la poésie. Le cinéma, pour moi, s’apparente plus à l’univers de la narration : on y raconte des histoires. Et puis, quant aux choix… il n’y a pas toujours " choix ".

F : Je ne comprends pas : quand on joue dans des registres aussi variés qu’Alien IV, Délicatessen ou L’Origine Rouge de Valère Novarina, il doit bien y avoir un choix qui préside à tout cela…

D.P.  : Oui, mais bon…Et puis, je ne vois pas pourquoi il faudrait toujours qu’un acteur joue dans le même registre. Je joue maintenant Novarina, mais je compte bien ne pas faire que ça.

F. : Pourtant, vous aimez bien filer un travail avec un auteur, un metteur en scène ou un réalisateur. Je pense à Lavelli ou Caro et Jeunet au cinéma.

D.P :Bien sûr, si on s’entend bien. Mais il faut aussi quand on est acteur, avoir le souci de découvrir des œuvres nouvelles. Un acteur doit savoir tout faire.

F : Buchwald qui a monté L’Opérette imaginaire, dit à propos de Valère Novarina que c’est quelqu’un qui va vite, loin et frôle les précipices. Est-ce ce côté dangereux, ce côté explorateur de précipices qui vous a attiré vers la langue de Novarina ? Une langue riche et difficile somme toute pour le commun des mortels et qui crée un théâtre qu’on a du mal à qualifier de " théâtre de divertissement ".

D.P : Au contraire, je trouve justement que c’est aussi un théâtre de divertissement. Il y a des a priori contre le théâtre contemporain comme celui que fait Novarina. Les gens ne sont plus disponibles, ne se laissent plus aller et appréhendent même de se laisser déconcerter. C’est un problème général. En fait, je ne sais pas finalement pourquoi les gens vont au théâtre. Ils y vont peut-être pour se rassurer.

F : Vous, vous avez envie de déstabiliser ?

D.P : Oui, déstabiliser, surprendre, faire rire.

F :Finalement les mots qui reviennent sans cesse pour qualifier votre travail, ce sont les mots insolite, cirque, burlesque…Pourquoi privilégier cette esthétique de la dérision ?

D.P : Ce n’est pas exactement un choix à l’origine. Cette tendance est due malgré tout à mon physique. Quand vous avez un visage qui est quand même un peu particulier, les gens ont tendance à vous ranger du côté de l’insolite.

F : Pourquoi ne pas casser cette tendance, revendiquer un rôle de Dom Juan…

D.P : Pourquoi pas, mais ça s’est fait comme ça. On ne va pas toujours où on veut. Je ne fais pas non plus de plans sur l’avenir .

F : Vous ne savez pas, par exemple, vers quel projet vous vous dirigerez après L’Origine Rouge ?

D.P : Non.

F : Est-ce que vous pourriez envisager de passer de l’autre côté de la scène et diriger des acteurs.

D.P : Oui, j’en aurais peut-être envie. Ne serait-ce que pour faire enfin ce que je veux, aller où j’ai envie d’aller.

F : Est-ce que cela signifie qu’actuellement vous éprouvez une sorte d’incomplétude, de frustration ?

D.P : Oui, bien sûr. Comme beaucoup d’acteurs je pense. C’est notre condition. Je pense qu’à un moment, il faut prendre les choses en main.

F : On dit souvent que dans le théâtre de Novarina, le texte et l’acteur s’abolissent mutuellement pour se reconstruire réciproquement. Avez-vous expérimenté cette idée-là ou vous paraît-elle trop abstraite ? L’acteur doit-il s’abolir en tant que personne pour laisser place au texte ?

D.P : C’est peut-être un peu abstrait. Comme dans tout texte répété au théâtre, il y a un moment de tâtonnement et un moment où vous savez que c’est là.

F :Vous avez dit qu’il fallait " penser avec vos pieds ", qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

D.P : Ca veut dire que c’est le corps qui joue plus que la tête.

F : Où avez-vous été formé au théâtre ?

D.P : Au cours Simon. Mais là, j’ai surtout appris à travailler avec des gens différents… Au théâtre plus qu’ailleurs, ça passe surtout par le physique.

F : C’est ce qui vous a fasciné chez Kantor ?

D.P : Oui, mais c’est surtout un théâtre d’images brutes. Comme chez Novarina, d’ailleurs. Il y a cette force brute, immédiate, directe. De toute façon l’acteur est important. Il est au centre du théâtre.

F : Vous disiez que le théâtre c’est avant tout le lieu de la poésie. Quelle place accordez-vous à la poésie ?

D.P : Je fais ce métier, parce qu’il me permet de vivre de l’autre côté du miroir, dans une réalité qui est autre. J’ai besoin de ça. Je pense les gens qui font autre chose ont besoin de ça aussi.

F : Le théâtre ce serait un moyen de déconnecter ?

D.P : C’est ce qui est fort. Le théâtre c’est à la fois le moyen de déconnecter et de proposer un miroir.

F : La langue de Novarina par exemple est hors de tout repère chronologique. Elle reconstruit un temps.

D.P : C’est ce qui est formidable dans ce travaille qui déploie une formidable énergie. C’est un théâtre de jubilation. Tous les soirs je vais à la fête, vraiment. C’est ce que j’appelle la poésie, une source d’énergie.

F : Qu’avez-vous éprouvé lorsque Novarina, à partir de votre propre personnage, vous a vu en garçon en culottes courtes et vous a ainsi inscrit au cœur de sa pièce ? Quel effet cela procure-t-il un écrivain qui vous renvoie une image fictionnelle de vous-même ?

D.P : Ca me fait me poser des questions. Je me dis qu’il doit y avoir quelque chose de vrai là-dedans.

F :En dehors de la jubilation que vous apporte ce spectacle, il faut reconnaître qu’il est enveloppé d’une grande part de mystère. Avez-vous le sentiment, soir après soir d’y découvrir encore quelque chose ? Par exemple, que veut dire selon vous L’Origine Rouge ?

D.P : Dans Origine Rouge, il y a évidemment une notion de mystère. Toute origine est mystérieuse. Alors pourquoi rouge ? C’est peut-être le sang…mais Valère lui-même serait bien incapable d’expliquer pourquoi. Alors maintenant, dire si ce spectacle m’apporte tous les jours quelque chose, ou plutôt m’interroge tous les jours. Je dirais oui. Je me suis longtemps demandé ce que voulait dire : " Que font-ils pendant leur cercueil ? "

F : Et vous avez compris ?

D.P : Ben, je me suis figuré qu’ils étaient dans leur voiture. En fait, Novarina retourne le langage, comme un gant. Et puis, il y a un langage primitif, qui a beaucoup à voir avec l’enfance, avec les jeux de l’enfance. Et finalement, ce qui ressort de tout cela, malgré le mystère, c’est tout l’amour que Novarina déclare pour les petits bonshommes que nous sommes.

Propos recueillis par Virginie Lachaise.

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