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F : Justement, jessayais
de tisser un lien entre vos personnages au cinéma et au théâtre.
Pourquoi toujours choisir des caractères décalés, imaginaires,
quasi dépersonnalisés, situés pratiquement du côté de la
marionnette.
D.P : Attention, le
cinéma cest pas pareil
F . :
Pourquoi ?
D.P. : Justement
parce que le théâtre est avant tout le lieu dune parole
différente. Cest le lieu de la poésie. Le cinéma, pour moi, sapparente
plus à lunivers de la narration : on y raconte des histoires.
Et puis, quant aux choix
il ny a pas toujours
" choix ".
F :
Je ne comprends pas : quand on joue dans des registres aussi
variés quAlien IV, Délicatessen ou LOrigine
Rouge de Valère Novarina, il doit bien y avoir un choix qui
préside à tout cela
D.P. : Oui,
mais bon
Et puis, je ne vois pas pourquoi il faudrait toujours quun
acteur joue dans le même registre. Je joue maintenant Novarina, mais
je compte bien ne pas faire que ça.
F. :
Pourtant, vous aimez bien filer un travail avec un auteur, un metteur
en scène ou un réalisateur. Je pense à Lavelli ou Caro et Jeunet au
cinéma.
D.P :Bien sûr, si
on sentend bien. Mais il faut aussi quand on est acteur, avoir le
souci de découvrir des uvres nouvelles. Un acteur doit savoir tout
faire.
F :
Buchwald qui a monté LOpérette imaginaire, dit à propos
de Valère Novarina que cest quelquun qui va vite, loin et
frôle les précipices. Est-ce ce côté dangereux, ce côté
explorateur de précipices qui vous a attiré vers la langue de
Novarina ? Une langue riche et difficile somme toute pour le commun des
mortels et qui crée un théâtre quon a du mal à qualifier de
" théâtre de divertissement ".
D.P : Au contraire,
je trouve justement que cest aussi un théâtre de divertissement.
Il y a des a priori contre le théâtre contemporain comme celui que
fait Novarina. Les gens ne sont plus disponibles, ne se laissent plus
aller et appréhendent même de se laisser déconcerter. Cest un
problème général. En fait, je ne sais pas finalement pourquoi les
gens vont au théâtre. Ils y vont peut-être pour se rassurer.
F :
Vous, vous avez envie de déstabiliser ?
D.P : Oui,
déstabiliser, surprendre, faire rire.
F :Finalement
les mots qui reviennent sans cesse pour qualifier votre travail, ce
sont les mots insolite, cirque, burlesque
Pourquoi privilégier
cette esthétique de la dérision ?
D.P : Ce nest
pas exactement un choix à lorigine. Cette tendance est due malgré
tout à mon physique. Quand vous avez un visage qui est quand même un
peu particulier, les gens ont tendance à vous ranger du côté de linsolite.
F :
Pourquoi ne pas casser cette tendance, revendiquer un rôle de Dom
Juan
D.P : Pourquoi pas,
mais ça sest fait comme ça. On ne va pas toujours où on veut. Je
ne fais pas non plus de plans sur lavenir .
F :
Vous ne savez pas, par exemple, vers quel projet vous vous dirigerez
après LOrigine Rouge ?
D.P : Non.
F :
Est-ce que vous pourriez envisager de passer de lautre côté de la
scène et diriger des acteurs.
D.P : Oui, jen
aurais peut-être envie. Ne serait-ce que pour faire enfin ce que je
veux, aller où jai envie daller.
F :
Est-ce que cela signifie quactuellement vous éprouvez une sorte dincomplétude,
de frustration ?
D.P : Oui, bien
sûr. Comme beaucoup dacteurs je pense. Cest notre condition. Je
pense quà un moment, il faut prendre les choses en main.
F :
On dit souvent que dans le théâtre de Novarina, le texte et lacteur
sabolissent mutuellement pour se reconstruire réciproquement.
Avez-vous expérimenté cette idée-là ou vous paraît-elle trop
abstraite ? Lacteur doit-il sabolir en tant que personne
pour laisser place au texte ?
D.P : Cest
peut-être un peu abstrait. Comme dans tout texte répété au
théâtre, il y a un moment de tâtonnement et un moment où vous
savez que cest là.
F :Vous
avez dit quil fallait " penser avec vos
pieds ", quest-ce que cela veut dire exactement ?
D.P : Ca veut dire
que cest le corps qui joue plus que la tête.
F :
Où avez-vous été formé au théâtre ?
D.P : Au cours
Simon. Mais là, jai surtout appris à travailler avec des gens
différents
Au théâtre plus quailleurs, ça passe surtout par
le physique.
F :
Cest ce qui vous a fasciné chez Kantor ?
D.P : Oui, mais cest
surtout un théâtre dimages brutes. Comme chez Novarina, dailleurs.
Il y a cette force brute, immédiate, directe. De toute façon lacteur
est important. Il est au centre du théâtre.
F :
Vous disiez que le théâtre cest avant tout le lieu de la poésie.
Quelle place accordez-vous à la poésie ?
D.P : Je fais ce
métier, parce quil me permet de vivre de lautre côté du
miroir, dans une réalité qui est autre. Jai besoin de ça. Je
pense les gens qui font autre chose ont besoin de ça aussi.
F :
Le théâtre ce serait un moyen de déconnecter ?
D.P : Cest ce
qui est fort. Le théâtre cest à la fois le moyen de déconnecter
et de proposer un miroir.
F :
La langue de Novarina par exemple est hors de tout repère
chronologique. Elle reconstruit un temps.
D.P : Cest ce
qui est formidable dans ce travaille qui déploie une formidable
énergie. Cest un théâtre de jubilation. Tous les soirs je vais
à la fête, vraiment. Cest ce que jappelle la poésie, une
source dénergie.
F :
Quavez-vous éprouvé lorsque Novarina, à partir de votre propre
personnage, vous a vu en garçon en culottes courtes et vous a ainsi
inscrit au cur de sa pièce ? Quel effet cela procure-t-il un
écrivain qui vous renvoie une image fictionnelle de vous-même ?
D.P : Ca me fait me
poser des questions. Je me dis quil doit y avoir quelque chose de
vrai là-dedans.
F :En
dehors de la jubilation que vous apporte ce spectacle, il faut
reconnaître quil est enveloppé dune grande part de mystère.
Avez-vous le sentiment, soir après soir dy découvrir encore
quelque chose ? Par exemple, que veut dire selon vous LOrigine
Rouge ?
D.P :
Dans Origine Rouge, il y a évidemment une notion de mystère.
Toute origine est mystérieuse. Alors pourquoi rouge ? Cest
peut-être le sang
mais Valère lui-même serait bien incapable dexpliquer
pourquoi. Alors maintenant, dire si ce spectacle mapporte tous les
jours quelque chose, ou plutôt minterroge tous les jours. Je
dirais oui. Je me suis longtemps demandé ce que voulait dire :
" Que font-ils pendant leur cercueil ? "
F :
Et vous avez compris ?
D.P : Ben, je me
suis figuré quils étaient dans leur voiture. En fait, Novarina
retourne le langage, comme un gant. Et puis, il y a un langage
primitif, qui a beaucoup à voir avec lenfance, avec les jeux de lenfance.
Et finalement, ce qui ressort de tout cela, malgré le mystère, cest
tout lamour que Novarina déclare pour les petits bonshommes que
nous sommes.
Propos recueillis par Virginie
Lachaise.
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