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Ludovic Lagarde
Entretien

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Après avoir rendu compte du Cercle de Craie caucasien qui se joue jusqu’au 14 mai au Théâtre d’Ivry – Antoine Vitez, nous avons rencontré Ludovic Lagarde pour revenir, avec lui, sur son itinéraire et sur ce nouvel usage de Brecht que sa mise en scène semble amorcer.

Fluctuat : Au printemps dernier, Le Colonel des Zouaves au Théâtre national de la Colline est salué par la presse et marque une consécration de la part de l’institution théâtrale. Mais voilà qu’aujourd’hui, le Théâtre d’Ivry – Antoine Vitez reprend la mise en scène du Cercle de Craie caucasien qu’il avait créé en 1998 à la Ferme du Buisson. Or, c’est une lecture de Brecht qui semble en fâcher plus d’un.

Ludovic Lagarde : En réalité, ceux qui ont connu le Berliner Ensemble (nom du théâtre et de la compagnie que Brecht puis, à sa mort, Helene Weigel dirigea ndlr) aiment cette mise en scène, cela correspond à un esprit de légèreté, de remise en question continuelle qui était là, à l’origine. Les critiques négatives viennent des tenants du brechtisme à la française, tel qu’il a été instauré par ceux qui avaient connu le B.E. après la mort de Brecht, ou de ceux qui ont purement et simplement transposé dans leurs mises en scène les Modelbücher (livres contenant des photographies des mises en scène de Brecht et des commentaires ndlr).
Au départ, en 1997, j’ai animé un atelier autour de Brecht dans le cadre d’une résidence au Théâtre Granit de Belfort. Nous avons d’abord travaillé sur La bonne Ame du Se-Chouan, puis nous avons monté Celui qui dit oui, celui qui dit non. Ce qui m’intéressait dans une pièce didactique comme Celui qui dit oui, celui qui dit non, c’était cette forme percutante, incisive ; elle me semblait extrêmement intéressante à explorer. C’est pourquoi je parle aussi pour cette mise en scène d’atelier ou de laboratoire d’expérimentation. Il me semblait important, avant tout, de sortir la pièce de son contexte, de désethnologiser le parti pris. On a ainsi voulu éviter la grande fresque populaire et tout intimiser. Des micros disposés tout autour de la scène permettent de mixer le son des voix avec la musique de Paul Dessau, afin de l’intégrer dans l’intimité du spectacle.

Fluctuat : Dans votre spectacle, les acteurs courent pour représenter le trajet parcouru, cela ressemble à une revanche de Brecht sur Piscator qui déclarait que c’était lui qui avait inventé le théâtre épique en faisant courir ses acteurs en sens inverse sur des tapis roulants.

Ludovic Lagarde : Oui, comme dans Le Colonel des Zouaves, j’ai d’abord fait courir les acteurs parce que la course produit un essoufflement naturel ;  et puis, un soir, à la télévision, j’ai vu une émission sur Brecht où ils montraient que ses acteurs couraient aussi sur le plateau ! Brecht travaillait beaucoup sur l’effort physique des acteurs.

Fluctuat : Au point que Barthes (bien après son éblouissement devant Mère Courage de 1954) trouvera cette obsession réaliste un peu exagérée. Mettre du linge mouillé dans le panier de la comédienne pour qu’elle ait l’exact mouvement de hanche correspondant à une femme du peuple courbée sous l’effort, par exemple, cela lui paraissait alors parfaitement stupide.
Ce qui est intéressant, dans votre spectacle, c’est le contraste ou même la dialectique entre des mouvements très physiques et une grande abstraction formelle qui, pour tout dire, me semble très proche de l’esprit de la pièce.

Ludovic Lagarde : C’est cela : du coup, Brecht est trop engagé pour les esthètes et pas assez pour les autres. Je ne parle pas de Barthes car c’est celui qui, probablement, a le mieux compris Brecht. Dans ce spectacle, c’est la notion d’engagement qui est en cause. C’est pour çà que j’ai gardé le prologue, tel quel, pour ne pas piper les dés dès le départ. Je n’aurais pas la pièce sans le prologue. J’essaie de rendre justice à ceux qui se sont engagés à ce moment historique précis. Même s’ils s’aveuglaient volontairement. « Tout engagement nécessite un aveuglement » disait Sartre. Aujourd’hui, les gens ont tellement peur de s’aveugler qu’ils n’osent plus s’engager.

Propos recueillis par Julie de Faramond

Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, musique de Paul Dessau, traduit par François Rey et Violaine Schwartz, mis en scène par Ludovic Lagarde, avec Pierre Baux, Eric Challier, Juliette Failevic, Christiphe Micoli, Laurent Poitrenaux, Mireille Roussel et Violaine Schwarz. Jusqu‘au 14 mai au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 23, 24 et 25 mai au Nouveau Théâtre d’Anger, le 30 mai et 4 juin à la Manufacture de Nancy, le 6 et 7 juin à l’Atelier du Rhin de Colmar.

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