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autour de sa mise en scène de
LIdiot, la dernière nuit,
adaptée de luvre de Dostoïevski
Interview de
Balazs Gera |
| On
sempare en hâte de ce que lon a sous la main. On lit deux bricoles sur Balazs
Gera. On apprend quil fréquente luvre de Dostoïevski depuis quinze ans
et quil a sous le bras ce projet sur LIdiot depuis pas mal
dannées. On sattend alors à être accueillie par un noble vieillard et on
tombe, étonnée sur un jeune dramaturge hongrois, lil vif, curieux, pressé
et qui évoque, - tout en manipulant la tasse à café quil sapprête à vous
servir - le problème de la foi liée à la passion chez Dostoïevski.LIdiot
: exercice de style pour une intelligence hors pair
V.L : Vous
fréquentez Dostoïevski depuis longtemps. Pourquoi avoir choisi dadapter LIdiot,
plutôt quune autre de ses uvres ?
B.G : Cest effectivement de ladolescence que date
mon "compagnonnage" avec lauteur. Et puis surtout, je suis passé par
différentes étapes, différentes rencontres : des adaptations de LIdiot
de Dostoïevski, dautres romans et nouvelles de lui, dautres mises en scènes.
Ma première expérience professionnelle en tant que metteur en scène a dailleurs
été ladaptation de la nouvelle Le rêve dun homme ridicule. A cette
époque déjà, javais envie de mattaquer à LIdiot, mais
cétait encore un trop gros morceau
Je navais pas non plus les moyens
matériels nécessaires pour faire un réel travail théâtral sur cette uvre.
Et puis jai rencontré Denis (Lavant), et Zeno Bianu. Et peu à peu le projet
sest mis en place. Le travail sest échelonné sur des années, est passé par
des lectures, des mises en espace, en province, puis à Paris. Finalement, en tenant
compte de tout le travail de production préalable, le travail sur LIdiot a
réellement débuté à Paris, il y a deux ans, à la suite de lectures à LOdéon.
V.L : La présence de
Denis Lavant dans votre carrière, depuis si longtemps, a-t-elle déterminé des choix
particuliers dans votre travail sur la pièce ?
B.G : Cest vrai que je lai vu jouer il y a
plusieurs années dans une autres adaptation de LIdiot. A lépoque on
ne se connaissait pas encore. Il jouait un autre personnage du roman de Dostoïevski qui
napparaît pas dans notre spectacle : Hippolyte. Ensuite, je lai
rencontré à LOdéon. Il jouait dans Le chevalier de Olmedo, mis en scène
par Lluis Pasqual. Jétais alors son assistant. Bienu était ladaptateur de
cette pièce. Ensuite, on a commencé à travailler ensemble, avec Denis et Zenu.
V.L Justement, en ce qui
concerne ladaptation de LIdiot, vous vous êtes concentrés sur deux
personnages, pris dans la dernière nuit du roman et on a limpression de voir
fonctionner un véritable binôme. Tout dans votre travail semble placé sous le signe de
la dualité. Pourquoi alors avoir choisi un titre unitaire : LIdiot, la
dernière nuit, plutôt quun titre privilégiant la gémellité à laquelle vous
tenez tant ?
B.G : (rires) Vous en avez beaucoup des questions comme
ça ? Cest toujours très compliqué de trouver un titre. Cest vrai
quavec Zenu, on sest pris la tête la dessus
Alors comment
lexpliquer
les raisons
les raisons. Ce qui est certain, cest que
lors de cette dernière nuit ces trois personnages sont enfin réunis. Cest leur
dernière nuit. Après, Nastassia est morte, Rogojine, pris par la fièvre est envoyé en
Sibérie et Mychkine, retombé dans lhébétude de lépilepsie retourne dans
son sanatorium en Suisse. Cest la dernière nuit de la pièce dans tous les sens du
mot "dernier" et du mot "nuit". Ils se retrouvent en effet, dans ce
huis clos, obscur, éclairé seulement à la bougie. On découvre là pratiquement la
structure classique de la tragédie.
V.L : A ce propos,
votre travail de mise en scène saccorde totalement à celui de la scénographie qui
semble imposer une chorégraphie sur le mode de la symétrie, dun jeu déchos,
de dédoublements, de reflets
De son côté votre mise en scène est totalement
close, recluse, unitaire, harmonieuse
B.G : Alors là, cest pour une autre raison. La pièce
pour nous commence là où le roman sarrête. Cest quil ne sagit
pas tout à fait du développement de la dernière nuit de LIdiot de
Dostoïevski : cest une suite que lon a imaginée à cette dernière
nuit. Lors de cette dernière nuit, ces trois être se retrouvent dans un état de mort
soit clinique soit spirituel, puis sont séparés. A partir de là, on a imaginé que
Mychkine et Rogojine, qui se sont rencontrés grâce à cette femme-là et sont devenus
amis grâce à elle, de même quils sont morts pour elle et autour delle, bien
quils ne laient jamais tout à fait possédée corps et âme, se retrouvent
dans une autre vie. On peut appeler ça la mort, ou comme on veut, un ailleurs, où
labsence de cette femme continue de les tourmenter. Si bien quils sont
obligés de revenir sur les lieux du crime, peut-être dans lespoir de trouver une
autre issue dans la pièce que dans le roman. Sur la scène, ils revisitent leurs
trajectoires qui, cette fois, ne les conduits pas à un état de mort, mais de
retrouvailles. Ils vont alors repartir ailleurs, dans cet au-delà dont ils sont venus
avant le spectacle, non plus à deux, mais accompagnés de Nastassia Fillipovna.
V.L : Vous ne cessez
de parler de ces trois personnages. Or le spectateur nen voit que deux : le
troisième est mort. Vous avez choisi le parti de ne pas figurer charnellement
Nastassia
B.G : Elle nest pas figurée charnellement, mais on ne
fait que parler delle, on nagit quen fonction delle. Elle
simpose dans nimporte quel sujet que lon aborde, y compris celui de la
religion. Et puis, à la fin, de manière métaphorique, il y a ce linceul-robe de mariée
dont les personnages recouvrent la scène, dont ils se couvrent et avec lequel ils
repartent.
V.L : Justement, ce
linceul, ce voile, nest pas étalé nimporte où, puisquil recouvre le
sol incurvé de la scène et dont la rotondité est assez symbolique
B.G : Il est évident que la part de sensualité est
essentielle. On peut tout à fait voir dans cet espace un ventre, le lieu dune
naissance. Je dirais que lon na pas voulu donner un espace réaliste,
naturaliste, mais un espace mental : est-ce un ventre ? matrice doù
lhistoire surgit et dans laquelle elle retourne en fin de parcours ? est-ce un
bateau échoué ? Chaque spectateur doit pouvoir donner une valeur propre à ce lieu.
A cela sajoute que cet espace est délimité par deux pôles, par deux portes,
auxquelles on peut attribuer différentes valeurs, notamment celle de figurer le tableau
du Christ à la descente de la croix par Holbein. Jusque-là, on avait pour coutume de
représenter le Christ de manière totalement magnifiée, malgré la souffrance subie sur
la croix. Or, dans le tableau dHolbein, les traces de souffrance, de pourriture
humaine ne sont pas effacées, au contraire : cest un tableau qui "trouble
la raison". Car comment comprendre la puissance de cette mort qui est à même de
représenter un dieu à image humaine ? Quelle est la valeur de la religion, de la foi, à
partir du moment où elle subit les conséquences de la mort de la même manière que
nimporte quel être humain. Il ny a plus de puissance céleste, à partir de
là .
V.L : Ne pourrait-on
par y voir aussi lémanation de la foi issue de la représentation de la souffrance
humaine ?
G.B : Certes. A priori, pourtant la figure du Christ est
au-delà des contingences de la mort, puisquil est un être supérieur.
V.L : Finalement, en
confrontant limage de la Passion du Christ à lunivers funèbre lié à la
passion humaine supporté par la figure de Natassia, quavez-vous voulu dire ?
La spiritualité ayant partie liée dans votre mise en scène avec la sensualité, la
féminité - puisque tout débute par une sorte de naissance, pour disparaître, sur le
mode de lentropie dans le "nombril" de la scène - comment pensez-vous
avoir résolu ou irrésolu cette contradiction essentielle de luvre ?
G.B : A la fin, javais envie de trouver une sorte de
paix entre toutes ces contradictions. Questions liées à la mort, à
lamour
ce sont des forces sur lesquelles on a jamais fini de
sinterroger. Nous en héritons dès notre naissance. Et ces personnages qui durant
sept cents pages vivent dans ce champ-là, dans ces vertiges, javais envie
dimaginer quils trouvent un équilibre et une harmonie qui leur soient
propres.
V.L : Revenons sur
cet espace, où se résolvent tous les antagonismes. Cest un espace avant tout
féminin, qui pourrait être lallégorie de la femme elle-même
G.B : Ce qui est passionnant, cest dentendre
toutes les visions qui naissent autour de cet espace. Il y a beaucoup de femmes qui me
parlent de cet espace comme corps de femme.
V.L : On est
dailleurs troublé dès la première scène de la naissance de ces deux frères
siamois, Mychkine et Rogojine. On doute même un instant avoir à faire à un trucage
dédoublant limage de Denis Lavant dans son dos, comme un hologramme
G.B (rires) Je le lui dirai, ça lamusera beaucoup. Il est
vrai que jai voulu travailler sur la gémellité.
V.L : Pourquoi ?
G.B : Peut-être parce quil sagit avant tout
dune gémellité par rapport à Anastassia Fillipovna, par rapport à cette
femme-là. Finalement, même sil y a du Mychkine dans Rogojine et du Rogojine dans
Mychkine, tous deux sont très différents. Ils ont des parcours, des caractères, très
marqués et très lointains. Cest pour cela quils sattirent : ils
sont étonnants lun pour lautre. De son côté, Anastassia Fillipovna aiment
les deux dans leur contradiction. Ni lun ni lautre ne peut la satisfaire en
lui-même. Je crois, que cest chez Kurosawa quil y a cette phrase
"Labsence de souffrance la tourmente". Et puis, chez Dostoïevski, la
femme est toujours trouble, toujours partagée entre la sainte et la putain.
V.L : Peut-on
imaginer quAnastassia a décidé de choisir Rogojine comme instrument désiré de sa
propre tourmente, de son sacrifice ?
G.B : Oui. Jen suis persuadé. Cette mort est une
uvre générique. Ont collaboré à cette mort, Mychkine, Rogojine et la Fillipovna.
V.L : Revenons à
présent sur les effets optiques qui président à cette agonie finale. Vous semblez
privilégier le jeu sur les trompe-lil, les distorsions, les effets
danamorphose à la manière du tableau dHolbein, justement, Les
Ambassadeurs. Pourquoi, est-ce si intimement lié à votre lecture de la pièce ?
G.B : Lil a une importance capitale. On voulait
travailler sur le côté vertigineux de lécriture dostoïevskienne qui nest
pas justement linéaire, mais conçue sur le mode dune logique elliptique. On a
travaillé avec la scénographe sur un espace construit en ligne de fuite, comme à
travers la vision dun grand angle photo où les extrémités sont en fuite et se
rejoignent par leffet de la courbure.
V.L Vous avez
lintention de renouveler votre travail avec cette scénographe ?
B.G : Oh oui. Cest une jeune femme allemande, qui travaille
au T.N.S et avec qui on se lance déjà sur un autre travail, totalement différent de
celui-ci, un spectacle pour enfants. Cela sappellera La révolte des outils.
Jai passé une commande à un auteur allemand, Dominique Sampierou. Il sest
fait connaître récemment en écrivant le scénario de Ca commence aujourdhui.
Dailleurs, il travaillera en collaboration avec Typhany Tavernier
Jaimerais quon parte de rien, une caisse à outils, et quon
senvole dans un univers complètement fou
V.L C'est Dostoïevski qui
vous a inspiré ces idées ?
B.G : Oh non ! Pas du tout. Mais jaime bien
aussi changer de terrain dexploration.
Propos recueillis par Virginie Lachaise, le 16 novembre 1999
[chronique de
la pièce] |
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