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Entretien avec
Dan Jemmet
(suite)

à propos d'Ubu d'Alfred Jarry
au Théâtre de la Cité Internationale

Fluctuat.net : Comment êtes-vous parvenu à faire jouer ces acteurs d'une manière aussi mécanique, aussi monstrueuse. Il semble qu'il n'y ait aucune logique psychologique du geste. Leur attitude ressemble à celle des personnages de dessins animés.

Dan Jemmet : Il était important que les acteurs ne fassent pas quelque chose de psychologique. Ils sont un peu comme des acteurs comiques qui tous les soirs font leur numéro dans une espèce de routine. C'est pas du tout sérieux ni psychologique. C'est juste pour le plaisir de faire quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la logique, mais abstrait. Je voulais créer une sorte de jeu abstrait et que les comédiens aient un vrai plaisir de jouer. Mais le plus important était le rythme. Il y a une certaine façon de jouer qui relève presque de la chorégraphie.

Fluctuat.net : Vous parlez de l'abstraction du jeu, tout à l'heure, vous évoquiez l'importance que vous accordiez aux objets. Mais justement, les objets, dans votre mise en scène sont des personnages. Ce sont des personnages abstraits. Y a-t-il un rapport entre le fait de faire jouer un acteur de manière abstraite et le fait de faire bouger des objets comme s'ils étaient des personnages ?

Dan Jemmet : Ca, c'est une question trop intelligente… Je n'ai pas pensé au fait qu'il y avait un rapport entre l'apparition d'un acteur qui joue abstraitement et la manipulation des objets. C'est vrai, comme dit le texte du Compère, qu'avec les marionnettes, dans le prolongement du bras, le corps arrive à un degré de contrôle parfait. Il y a déjà quelque chose de libéré dans la manipulation des objets. On ne peut pas changer la forme d'une poivrière. Mais on peut libérer l'objet de sa forme avec une forte imagination. Avec les acteurs qui jouent de cette manière c'est un peu la même chose. Il reste au spectateur un grand espace à interpréter, car finalement, les comédiens n'interprètent pas. L'acteur peut jouer la situation, mais il est hors de question de se demander si Ubu doit être joué comme Hitler ou Milosevic. Car se poser une telle question, cela ferme quelque chose.

Fluctuat.net : Dans ce sens, les objets tels que vous les utilisez ne sont pas symboliques. Ce que je veux dire, c'est que la poivrière n'est pas symbolique du Duc, tout comme la théière n'est pas symbolique de la noblesse. Avez-vous pensé au concept de bio-objet chez Kantor, où l'acteur est nécessairement associé à l'objet qui le prolonge comme une prothèse ?

Dan Jemmet : Oui, peut-être, mais je n'ai pas pensé à Kantor. Mais je me suis intéressé à tous les éléments que l'on trouve dans un théâtre, les sons, l'espace, les objets, les corps pour faire du théâtre. Je ne commence pas par l'idée que je prends un texte que je dois illustrer par mon travail. Je commence avec rien. Je m'imagine que je comprends rien au théâtre. Il est difficile pour moi de prendre d'emblée des décisions intellectuelles.

Fluctuat.net : D'ailleurs vous êtes très libre par rapport au texte, dont vous ne conservez que l'esprit. Vous finissez par construire un personnage à part entière, le Compère, qui devient presque plus important que Père et Mère Ubu dans votre mise en scène. Pourquoi ce personnage a-t-il pris une telle dimension ?

Dan Jemmet : On trouve les choses parce qu'on travaille. De temps en temps on trouve un truc qui marche. Il n'y a pas de règles.

Fluctuat.net : Peut-être ces trouvailles naissent-elles naturellement des contraintes que vous vous imposez au départ : vous décidez quand même de faire jouer l'intégralité d'Ubu par trois acteurs. Est-ce pour des questions économiques ou bien des raisons esthétiques ont-elles présidé à ce choix ?

Dan Jemmet : C'est vrai que nous n'avions pas beaucoup d'argent, mais ce n'est pas la principale raison. C'est plutôt parce que j'ai fait ce spectacle, Punch and Judy, et que c'est un spectacle que j'ai fait seul. C'est le fondement de mon travail sur Ubu. Punch et Judy existent encore aujourd'hui, ils font partie de la tradition. Mais ils n'ont plus de succès, car c'est un spectacle qui n'est pas vraiment politiquement correct. Punch tue sa femme, son bébé, les policiers. Il tue tout le monde et à la fin le diable arrive et il tue le diable. C'est un personnage dans la tradition de la Commedia, mais qui a été mélangé avec certains personnages de la tradition du théâtre britannique du Moyen Age, avec un personnage comme Jack Snaker. Dans Punch and Judy, une seule personne joue tous les personnages. Elle tient la marionnette de la main droite et assigne simultanément tous les coups de bâton de la main gauche . Aujourd'hui, ceux qui perpétuent la tradition sont de vieilles personnes. On les appelle les professeurs. Je voulais faire de Compère quelqu'un qui est un peu comme un professeur, c'est-à-dire, quelqu'un qui n'est pas capable de jouer comme un comédien et en même temps, se rendant compte que ce n'est pas terrible ce qu'il offre. Mais c'est son métier, alors il continue. J'ai connu un type comme ça, il avait soixante-dix ans. Un jour, c'était à Covent Garden, il venait de jouer Punch and Judy - son père avait été professeur avant lui- et quand à la fin du spectacle il m'a vu, il m'a dit : "Tu vois, j'ai fait ce métier pendant presque cinquante ans et je suis toujours aussi nul". Il a continué la tradition de son père. C'est ce côté vieillot et très touchant que j'ai projeté sur le Compère.

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lire aussi la chronique de la pièce : Ubu à la cité internationale
(Pataphysiquement vôtre. Connectez-vous au site ubu.com !)

Fluctuat.net et le théâtre de la Cité internationale
vous invitent au théâtre !

Merdre ! Ubu est mort ! Vive Ubu ! Royale interpétration que cette r(é)création british de la pièce de Jarry. Ne pouvant vous dire suffisament combien nous avons aimé le spectacle de Jan Jemmett et de ses énergumènes de comédiens, nous vous offrons l'occasion de vérifier cela directement.
fluctuat.net vous propose quatorze invitations. Les places, disponibles uniquement pour la représentation du dimanche 10 décembre (17h), sont à retirer ici. Un courrier de confirmation vous sera alors adressé par e-mail.

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