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Fluctuat.net
:
Comment
êtes-vous parvenu à faire jouer ces acteurs d'une manière
aussi mécanique, aussi monstrueuse. Il semble qu'il
n'y ait aucune logique psychologique du geste. Leur
attitude ressemble à celle des personnages de dessins
animés.
Dan Jemmet : Il était important
que les acteurs ne fassent pas quelque chose de psychologique.
Ils sont un peu comme des acteurs comiques qui tous
les soirs font leur numéro dans une espèce de routine.
C'est pas du tout sérieux ni psychologique. C'est juste
pour le plaisir de faire quelque chose qui n'est pas
de l'ordre de la logique, mais abstrait. Je voulais
créer une sorte de jeu abstrait et que les comédiens
aient un vrai plaisir de jouer. Mais le plus important
était le rythme. Il y a une certaine façon de jouer
qui relève presque de la chorégraphie.
Fluctuat.net
:
Vous
parlez de l'abstraction du jeu, tout à l'heure, vous
évoquiez l'importance que vous accordiez aux objets.
Mais justement, les objets, dans votre mise en scène
sont des personnages. Ce sont des personnages abstraits.
Y a-t-il un rapport entre le fait de faire jouer un
acteur de manière abstraite et le fait de faire bouger
des objets comme s'ils étaient des personnages ?
Dan Jemmet : Ca, c'est
une question trop intelligente… Je n'ai pas pensé au
fait qu'il y avait un rapport entre l'apparition d'un
acteur qui joue abstraitement et la manipulation des
objets. C'est vrai, comme dit le texte du Compère, qu'avec
les marionnettes, dans le prolongement du bras, le corps
arrive à un degré de contrôle parfait. Il y a déjà quelque
chose de libéré dans la manipulation des objets. On
ne peut pas changer la forme d'une poivrière. Mais on
peut libérer l'objet de sa forme avec une forte imagination.
Avec les acteurs qui jouent de cette manière c'est un
peu la même chose. Il reste au spectateur un grand espace
à interpréter, car finalement, les comédiens n'interprètent
pas. L'acteur peut jouer la situation, mais il est hors
de question de se demander si Ubu doit être joué comme
Hitler ou Milosevic. Car se poser une telle question,
cela ferme quelque chose.
Fluctuat.net
:
Dans
ce sens, les objets tels que vous les utilisez ne sont
pas symboliques. Ce que je veux dire, c'est que la poivrière
n'est pas symbolique du Duc, tout comme la théière n'est
pas symbolique de la noblesse. Avez-vous pensé au concept
de bio-objet chez Kantor, où l'acteur est nécessairement
associé à l'objet qui le prolonge comme une prothèse
?
Dan Jemmet : Oui, peut-être,
mais je n'ai pas pensé à Kantor. Mais je me suis intéressé
à tous les éléments que l'on trouve dans un théâtre,
les sons, l'espace, les objets, les corps pour faire
du théâtre. Je ne commence pas par l'idée que je prends
un texte que je dois illustrer par mon travail. Je commence
avec rien. Je m'imagine que je comprends rien au théâtre.
Il est difficile pour moi de prendre d'emblée des décisions
intellectuelles.
Fluctuat.net
:
D'ailleurs
vous êtes très libre par rapport au texte, dont vous
ne conservez que l'esprit. Vous finissez par construire
un personnage à part entière, le Compère, qui devient
presque plus important que Père et Mère Ubu dans votre
mise en scène. Pourquoi ce personnage a-t-il pris une
telle dimension ?
Dan Jemmet : On trouve
les choses parce qu'on travaille. De temps en temps
on trouve un truc qui marche. Il n'y a pas de règles.
Fluctuat.net
:
Peut-être
ces trouvailles naissent-elles naturellement des contraintes
que vous vous imposez au départ : vous décidez quand
même de faire jouer l'intégralité d'Ubu par trois acteurs.
Est-ce pour des questions économiques ou bien des raisons
esthétiques ont-elles présidé à ce choix ?
Dan Jemmet : C'est vrai
que nous n'avions pas beaucoup d'argent, mais ce n'est
pas la principale raison. C'est plutôt parce que j'ai
fait ce spectacle, Punch and Judy, et que c'est un spectacle
que j'ai fait seul. C'est le fondement de mon travail
sur Ubu. Punch et Judy existent encore aujourd'hui,
ils font partie de la tradition. Mais ils n'ont plus
de succès, car c'est un spectacle qui n'est pas vraiment
politiquement correct. Punch tue sa femme, son bébé,
les policiers. Il tue tout le monde et à la fin le diable
arrive et il tue le diable. C'est un personnage dans
la tradition de la Commedia, mais qui a été mélangé
avec certains personnages de la tradition du théâtre
britannique du Moyen Age, avec un personnage comme Jack
Snaker. Dans Punch and Judy, une seule personne joue
tous les personnages. Elle tient la marionnette de la
main droite et assigne simultanément tous les coups
de bâton de la main gauche . Aujourd'hui, ceux qui perpétuent
la tradition sont de vieilles personnes. On les appelle
les professeurs. Je voulais faire de Compère quelqu'un
qui est un peu comme un professeur, c'est-à-dire, quelqu'un
qui n'est pas capable de jouer comme un comédien et
en même temps, se rendant compte que ce n'est pas terrible
ce qu'il offre. Mais c'est son métier, alors il continue.
J'ai connu un type comme ça, il avait soixante-dix ans.
Un jour, c'était à Covent Garden, il venait de jouer
Punch and Judy - son père avait été professeur avant
lui- et quand à la fin du spectacle il m'a vu, il m'a
dit : "Tu vois, j'ai fait ce métier pendant presque
cinquante ans et je suis toujours aussi nul". Il a continué
la tradition de son père. C'est ce côté vieillot et
très touchant que j'ai projeté sur le Compère.
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