sites des théâtres, programmes
chroniques
scenes
dossiers & interviews

lire aussi la chronique de Genesi

entretien avec
Roméo Castellucci


Fluctuat :
Dans Voyage au bout de la nuit, l'utilisation du son et de la vidéo produisait l'effet d'une machine infernale, créait un climat de terreur perceptible jusque dans les gradins. Genesi, votre nouveau spectacle, s'attaque au crime et à la monstruosité à l'origine des choses. Il y a quelques années, vous aviez monté un spectacle intitulé Le Petit Poucet. Voila pourquoi je voudrais vous interroger en premier lieu sur la figure de l'Ogre, une figure qui, si elle n'apparaît pas explicitement dans vos deux derniers spectacles, semble toutefois hanter vos mises en scène.

Roméo Castellucci : La figure de l'Ogre me paraît effectivement capitale. Celle-ci a précisément pour fonction d'épouvanter, de dévorer. C'est essentiellement une énergie nécessaire au drame. Figure issue du conte, l'Ogre est toujours en position d'antagoniste et développe une énergie de type brutal, primitif. Dans Voyage au bout de la nuit, effectivement, cette force primitive émanait des machines : l'Ogre, comme les machines, est indifférent à l'humain. On peut dire la même chose de certains lieux contemporains comme les usines, par exemple. Ou encore, comme vous le disiez, de la Rumeur ou du Son.

Flu : Cette épouvante, ce dérangement sont-ils aussi une fonction que le spectacle doit pouvoir assumer ?

R. C. : Plus que le spectacle, c'est la Beauté qui assure cette fonction. La Beauté peut nous pousser vers une autre part de nous-même, une part aliénante. Ce mouvement lui-même est aliénant. En ce sens, ontologique et philosophique, l'art (et c'est tant mieux), aliène notre être. Tout art doit être dérangeant. Le Printemps de Botticelli est fondamentalement dérangeant.

Flu : La voix d'Antonin Artaud apparaît dans votre spectacle. La voix d'un auteur qui est allé aux confins de cette conception de l'art. Malgré la coïncidence certes tragique que votre spectacle souligne entre son idée du "corps sans organes" et les démembrements véritables pratiqués à Auschwitz, êtes-vous également sensible à la dimension métaphysique de cette évocation du corps sans organes ? A cette recherche, à travers l'image du corps sans organes, d'un autre lieu de parole, d'un lieu totalement vierge et indivis ?

R. C. : Je me suis beaucoup intéressé à cette question du corps sans organes, à ce discours particulièrement impressionnant aux conséquences extrêmes, presque insupportables. Le corps sans organes est un corps libéré…

Flu : notamment de Dieu…

R. C. : oui, du jugement divin, de l'Etat, de la médecine… Un corps libéré, aussi, de lui-même. Le corps sans organes est un corps fondamentalement joyeux. Artaud voulait retourner la métaphysique sous la peau. Dans le deuxième acte de Genesi (intitulé Auschwitz), il y a aussi une parodie du discours d'Artaud, comme un court-circuit…

Flu : une coïncidence un peu tragique…

R. C. : Plus que tragique, car Auschwitz n'est pas même une tragédie.

Flu : On n'est évidemment plus, ici, dans le domaine de la représentation. Par contre, dans le temps de la représentation, le spectateur peut être commotionné, violenté par la douceur de la musique qui sert de toile de fond à votre évocation des camps…

R. C. : je devais trouver une musique insupportablement douce. Primo Levi, à propos d'Auschwitz, parlait d'un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, très très loin de la réalité ; comme cette musique qui vient de très loin, d'une autre pièce, d'un autre monde…

Flu : Comme la voix d'Artaud, qu'on entend à peine, par moments, et qui semble venir de très loin… peut-être d'un lieu de parole déjà inaccessible…

R. C. : Ce lieu est même celui qui montre toute perspective, qui reste en dehors du temps. Dans le deuxième acte de Genesi, tout est suspendu. Significativement en effet, la musique, le volume minimal sont comme un voile d'oubli qui se soulève parfois dans des accès d'extrême violence.

Flu : Comme les scènes où s'agite l'enfant aux oreilles de lapin, un lapin tortionnaire qui évoque tout autant Hitler que le lapin d'Alice au pays des merveilles… ou encore toute ces forces noires en germe dès l'enfance et, par certains côtés, tout aussi ridicules.

R. C. : Effectivement, le lapin sort tout droit d'Alice au pays des merveilles : il y a là encore une parodie d'un autre monde, un autre monde qui peut aussi bien être celui des camps, un monde qu'on ne peut représenter.

Flu : Les bandes magnétiques qui tombent du ciel et dans lesquelles s'enrobent les personnages sont-elles justement là pour souligner qu'on est bien dans le temps et l'espace de la représentation ?

R. C. : Il y a là une image, très concrète et non spirituelle, de la voix de Dieu. Une image reproductible, également.

Flu : Douloureuse ?

R. C. : Oui, surtout dans la troisième partie, où cette image devient véritablement un facteur de nostalgie.

Flu : Votre lecture de la Genèse, dans laquelle le crime devient l'acte originel, l'acte fondateur par excellence, peut-elle être rapprochée des analyses de René Girard ou des œuvres de Dostoïevski ?

R. C. : Oui, surtout quand le crime devient un moyen de renaissance, un moyen de se repenser. En ce sens, les personnages sont typiquement dostoïevskiens : ils tuent sans savoir pourquoi et, à partir de ce crime, Caïn, dans le troisième acte, se reconsidère lui-même…

Flu : Toujours, selon vous, avec ce désir de retour en arrière, ce désir d'effacement du passé ?

R. C. : Sans aucun doute. Immédiatement après le crime viennent les gestes d'urgence, les gestes de réanimation. Des gestes qui, et c'est délibérément ironique, sont tout à fait ceux d'un pompier.

Flu : A propos de réanimation, dans votre Voyage au bout de la nuit, la carne qui jonchait la scène au début de la représentation se mettait soudain à respirer. On pouvait avoir l'impression que tout le spectacle était issu du souffle de ce cheval mort… un cadavre en guise de zone matricielle.

R. C. : Chez Céline, le cheval est effectivement une image de l'humanité. L'expérience de la guerre (et pas seulement elle), avec son inhumanité, est parfaitement condensée dans cette image du cheval à l'agonie.

Flu : Dans Genesi comme dans le Voyage… ou même dans une certaine mesure chez Artaud, il y a cette idée de la mort à l'origine des choses…

R. C. : Oui, c'est là un problème mystique, irrationnel, linguistique et qui appartient au théâtre : pouvoir naître et être dans la mort. La mort comme initiation. Pouvoir y trouver sa propre voix, sa propre langue. C'est surtout en cela qu'elle est un passage nécessaire.

Flu : L'Ogre, pour en revenir à lui, comme un facteur initiatique ?

R. C. : La structure de la fable est toujours présente. La fable est plus profonde que la tragédie, plus immédiate aussi. Historiquement, les figures de la fable sont antérieures à celle de la tragédie

Flu : Comme les enfants au récit de certains contes, vos personnages semblent cantonnés entre les gémissements, le silence et le cri…

R. C. : Il y a les gémissements des enfants laborantins dans le deuxième acte, mais Adam et Eve ont beau tenter d'ouvrir la bouche, ils restent désespérément muets. Au deuxième acte, il y a une explosion de voix d'enfants, puis la voix d'Artaud, celle qu'il devait avoir à Rodez, pendant ses exercices de libération vocale…

Flu : Il avait d'abord travaillé sur l'écriture et la calligraphie, presque à la façon d'un écolier…

R. C. : une sorte d'auto-thérapie à travers la voix. Comme un prélude pour se remodeler un corps.

Flu : Un exercice qui pourrait servir au jeu de l'acteur. Vous-même demandez beaucoup à vos acteurs, comme un exercice permanent, une discipline corporelle…

R. C. : D'abord, il y a le personnage. Le personnage avant tout. Je n'ai pas de méthode particulière pour l'approcher. Il forme une entité à part entière. Un tout.

Propos recueillis par Armand de Saint-Sauveur

lire aussi la chronique de Genesi


édiTARD

Plumes

Mp3

Radio flu

Interviews

Blog

Sudoku

Forum

Courrier