D. C. : Non, mon approche nest pas politique
ou
alors entendons-nous sur les termes. Si cest au sens étymologique du mot, je veux
bien. Sinon, ma démarche nest pas idéologique : je nattaque pas un
système en particulier. Jattaque, là, plusieurs idéologies qui finissent par se
ressembler.
Les autres facettes de cette approche sont des facettes éthiques, émotives. Si je
compare par exemple le final de Carrière et le mien, il se trouve que le mien,
incontestablement, est plus désespéré. Il ny a pas de happy end possible.
Boulgakov vivait dans un sous-sol, dans des conditions épouvantables, sans liberté
dexpression, avec une peur quasi constante dêtre arrêté et de finir au
goulag. Il ne pouvait pas écrire autre chose. Il navait quune trouille,
cest quon le lise. Boulgakov était un toubib, il passait la réalité au
scalpel.
F. : Dans le Roman théâtral, Maksoudov, le
double de Boulgakov, ne cesse de sappliquer par dérision le titre
d " intellectuel "
D. C. : Oui. Du point de vue littéraire, Boulgakov et
Dostoïevski utilisent une langue populaire, argotique, répétitive, assez dégueulasse,
qui va contre le " bon usage "
F. : En ce qui concerne lesthétique de
votre mise en scène
D. C. :
mon esthétique est déglinguée. Mais là
aussi cest une réponse au théâtre esthétisant, unanimiste, confortable.
luvre
de Boulgakov dans le courant artistique et politique des années trente
F. : Asja Lacis, une des proches de
Brecht, dit à propos du théâtre en Union Soviétique , dans un article parue dans
Die Scene en 1929 (date à laquelle Boulgakov débute le récit du Maître et
Marguerite) : " Il est clair que les écrivains dorientation
bourgeoise ou influencés par la bourgeoisie utilisent la méthode psychologique pour
introduire en contrebande, par son canal, lidéologie bourgeoise, la thèse de
" lhomme en général " " .
" Lhomme en général ", lhumanité, cest un peu le
thème de prédilection de Boulgakov, non ?
D. C. : Oui, ce que vous citez nest en aucun cas
surprenant ou paradoxal. Rien nest bien net à lépoque. Vous savez,
quelquun comme Meyerhold par exemple, un des hommes de théâtres qui à mes yeux
compte le plus, sest toujours démarqué non seulement du théâtre bourgeois, mais
du théâtre psychologique. Sur le plan idéologique, il était très proche du
communisme, ce qui ne la bien sûr pas empêché dêtre torturé puis
fusillé par les staliniens. (pour lanecdote, son épouse a quant à elle été
énucléée, et lardée de coups de couteaux, avant de succomber). Les choses ne sont pas
incompatibles : et lon peut donc tout à la fois dénoncer le théâtre
bourgeois et être victime de la terreur stalinienne.
Boulgakov et le
théâtre
F. : Connaissez-vous le travail de Kristian
Lupa sur les Frères Karamazov de Dostoïevski, que lon a eu loccasion
de voir récemment à lOdéon ? Il développe une théorie intéressante sur
ladaptation romanesque : restituer lesprit de luvre consiste
à sapproprier ses " creux ", à sintroduire dans les
zones dombres du texte et convertir en énergie théâtrale tout ce qui dans le
roman est laissé à létat vacant. Comment vous situez-vous par rapport à cette
démarche ?
D. C. : Ma position est un peu différente. Dans le cas de
Boulgakov, les enjeux sont si énormes, si primordiaux, que je ne vois pas
lintérêt de chercher à me glisser dans les " creux " de
Boulgakov. Il faut plutôt traduire sur le plan émotif, et pas seulement littéraire,
lhorreur exprimée dans le roman. Dailleurs, Boulgakov ni Dostoïevski ne sont
des " intellectuels ". Ce sont des gens qui font passer les émotions
avant une quelconque compréhension.
F. : Boulgakov a eu loccasion de
travailler avec Stanislavski. Votre mise en scène sinscrit-elle dans son
influence ?
D. C. : Par goût personnel, je me sens plus proche de
Meyerhold que de Stanislavski. Il se trouve cependant que Stanislavski est
particulièrement mal traduit en France
où lon a tendance a vouloir toujours
séparer les choses, à poser des étiquettes. Lhéritage de Stanislavski est
pourtant intéressant
on aurait bien besoin dune figure comme la sienne
aujourdhui, qui pourrait répondre au culte de la vedette, à cette recherche de
situation de personnage, à ce consensus. Stanislavski a contribué à combattre ces
excès. Par la suite, Meyerhold sest affirmé en rupture avec lui, en se montrant
farouchement opposé au psychologisme. Meyerhold privilégiait laction,
lémotion
F. : Durant la représentation de votre
spectacle, cest en tout cas ce qui en ressort. Avez-vous une méthode de travail
particulière pour mettre vos comédiens dans cet état proche de la transe ?
D. C. : Oui, la première chose est que je tente de
constituer une troupe, depuis trois ans environ. Des gens qui se sont cooptés et qui ont
décidé de travailler ensemble tout au long de lannée, cest assez rare
aujourdhui
Quant à la méthode de travail, elle doit exister
incontestablement, mais elle nest pas posée a priori. Elle sinvente en
fonction des créations.
Allégorie et dimension
religieuse de l'oeuvre
F. : Vous avez confronté, comme deux
miroirs, les institutions psychiatriques et le théâtre de Variété, pour exprimer les
effets de la dictature sur les comportements individuels. Pensez-vous que Boulgakov ait vu
dans le théâtre le médium de prédilection pour exprimer les enjeux sociologiques et
politiques de son pays ?
D. C. : Lorsquil écrit Le Maître et Marguerite, Boulgakov
ne cesse de se réfugier derrière des symboles, il ne cesse de biaiser avec la réalité.
Par ailleurs, il a aussi été adaptateur, et troisième assistant dans un théâtre. La
forme théâtrale na cessé de le fasciner.
Lhomme et ses travers, il les connaît donc bien. Mais à la différence de
Dostoïevski, il nest pas croyant.
F. : Boulgakov nétait peut-être pas croyant. Il nempêche
quà travers le roman et votre propre adaptation, le mysticisme taille sa part de
roi
D. C. : Certes, mais il sagit, par exemple, dans Le
Maître et Marguerite décrire une vie de Jésus. Et non dadopter le point
de vue chrétien. En somme, on voit depuis le point de vue du bourreau. Il aborde le
problème de la foi.
F. : Cest par ce biais peut-être
quil atteint à une véritable dimension allégorique