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lire aussi : la chronique de la pièce "L'exaltation du Labyrinthe".

Entretien avec
Stéphane Braunschweig


Entretien avec Stéphane Braunschweig au théâtre de la Colline à propos de sa mise en scène de "L'Exaltation du labyrinthe" d'Olivier Py.

Alors qu'il dirigeait le Centre dramatique national d'Orléans, Stéphane Braunschweig a demandé à Olivier Py d'écrire une pièce pour lui, un peu comme lorsqu'un dramaturge pense à un comédien pour composer un de ses personnages. Il en est sorti une étrange pièce, "L'exaltation du labyrinthe", forme hybride qui joue savamment du portrait et de l'autoportrait en un tableau baroque, une fresque allégorique où s'affronte le fils déchu et le père dégénéré, le bien et le mal, la douloureuse humanité prise dans le dédale de ses contradictions.

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Fluctuat : Pourquoi avoir choisi de jouer en alternance La mouette de Tchékhov et L'exaltation du Labyrinthe d'Olivier Py, tout en affirmant qu'il ne s'agissait pas d'un diptyque, bien que cela en ait toute les apparences: même troupe de comédiens, mêmes décors...?

Braunschweig : Ce sont deux spectacles que nous avons créés simultanément au Théâtre National de Strasbourg, l'Exaltation en avril et La mouette en novembre. On avait prévu de jouer La Mouette au Théâtre de la Colline. Et quand on a créé L'Exaltation du Labyrinthe, j'ai proposé à Alain Françon de jouer les deux spectacles, non pas que je les aie pensés comme un dyptique, mais c'était une manière de montrer le travail d'une troupe d'acteurs passant d'un répertoire à l'autre et de plus, il existe un certain nombre de liens très souterrains entre ces deux pièces. Peut-être n'y a-t-il que moi qui les vois...dans les deux cas, c'est une histoire de famille. Dans L'exaltation, il s'agit d'un fils qui se demande comment exister avec le père qu'il a, et dans La Mouette, c'est une fils qui se demande comment exister avec la mère qu'il a. Deux pièces qui posent le problème de l'affirmation de l'identité et d'une manière générale soulève le conflit des générations.

Dans les deux pièces, la relation au théâtre est également très forte, bien qu'inversée, puisque chez Py, le père a un rapport au théâtre de l'ordre pratiquement de la volonté de puissance, alors que chez Tchékhov, le théâtre, est pour le fils, le lieu de l'idéalisme.

De toute façon, il est clair que dans la pièce de Tchékhov on parle tout le temps de théâtre et plus généralement de l'art, de l'art et de la vie. Comment l'art peut-il sublimer la vie et être un lieu de fantasme, pas seulement pour le spectateur, mais aussi pour les personnages qui dans la pièce ne sont ni auteur ni acteur mais pour qui le théâtre compte. Alors que le théâtre, chez Olivier Py, est permanent. Il écrit un théâtre qui produit du théâtre. Par exemple, la première scène entre Dédale et son fils n'est pas jouée par le fils, mais par Miserere qui vient pour parler au nom du fils et tout d'un coup, on assiste à une scène de théâtre. Un procédé récurrent chez Olivier: une situation qui n'est pas partie pour être une situation théâtrale devient du jeu, se théâtralise. C'est ce que j'apprécie beaucoup, parce que cela amène de la distance, de l'humour, de la légèreté.

On a l'impression que la construction du labyrinthe par Dédale, sert à justifier a postériori toute sa carrière de comédien... dans la politique.

Dédale, c'est un ancien ministre. Il a été tortionnaire en Algérie et puis il est devenu ministre. Il prend ensuite sa retraite et se met à faire du théâtre, ce qui est une manière d'exprimer sa vision du monde, une vision sans transcendance et où est exaltée l'horizontalité - l'horizontalité, chez Olivier Py, c'est l'absence de dieu. Il faut du fond du désespoir trouver l'endroit de la jouissance. Ce à quoi, évidemment, d'autres personnages de la pièce s'opposent. Ainsi, face au théâtre de Dédale, il y a le théâtre de Rose des vents, le metteur en scène d'un certain dipositif. Louise aussi se fait son théâtre. Chez Olivier Py, tout est théâtre.

Malgré tout, Dédale semble maître du jeu. Rose des vent aussi est à sa botte et sert ses intérêts. Finalement, on a l'impression qu'un profond fatalisme émane de cette pièce. Même le contrepoint absolu de Dédale, Miserere, le père utopiste, ce père de la pauvreté, n'a qu'une parole impuissante, vouée au silence de l'Apocalypse. Comme si Dédale, depuis son labyrinthe, dans son absence de transcendance absolue englobait même l'Apocalypse.

Je pense que la pièce est assez ouverte, on peut la lire ainsi. On peut aussi lire qu'au-delà de la mort du père, de cette réconciliation imposible avec le fils, il y a quand même, pour Maxence, un espoir de s'en sortir. Chez Olivier, entre espoir et désespoir, la ligne est très fine...

Pourtant la pièce se clôt sur le suicide de Maxence...

Dans le texte, Maxence entre dans le labyrinthe pendant que Mathieu lui lit un poème. On entend un coup de révolver et Maxence ressort du labyrinthe. Dans ma mise ne scène, on entend un coup de révolver et on retrouve Maxence sur le lit. Est-ce que cette sortie du labyrinthe, c'est-à-dire cette échappée du labyrinthe dans lequel nous avons enfermé nos fils est possible ou pas? La question reste ouverte. Est-ce que c'est un rêve ou une sortie réelle? Est-ce qu'il s'est vraiment suicidé? J'ai voulu laisser la pièce ouverte pour ne pas rester enfermé dans la fiction d'un espoir de rédemption. La question de la rédemption ne m'importe pas beaucoup. Seule la question de la dignité humaine m'importe. Le salut de Maxence est-il une fiction de théâtre ou un fantasme?

La question de la rédemption repose la question de l'aveu et du pardon...

Le père, s'il ne reconnaaît pas Maxence, a quand même un mot d'amour pour Mathieu, c'est-à-dire pour son fils via Mathieu. On ne peut donc pas dire qu'il n'y ait pas de déclaration. Il existe malgré tout un parcours de Dédale entre le début et la fin. Dédale est un personnage qui évolue et qui s'effrite. Evidemment, il s'inscrit dans une volonté de puissance, mais il révèle aussi ses fragilités.

De même que Maxence est un personnage qui s'effrite: il est tenu au début par cette vengeance dont Alice dit qu'elle est sa " colonne vertébrale " et à la fin, il y renonce. Mais avant même d'y renoncer, il a déjà renoncé à juger son père. Il n'a pourtant pas renoncé à juger les autres... J'ai trouvé que cette posture, inscrite dans l'écriture d'Olivier Py était extrêmement ambiguë. On ne peut juger ces propres pères, mais on peut juger le reste du monde.

Oui. On peut ne pas être d'accord avec cela. Ce que j'aime dans la pièce d'Olivier Py, c'est qu'il tient des discours paradoxaux, voire provocants, en tout cas, pas consensuels. Ce que j'ai essayé de faire avec la pièce avec laquelle je ne suis pas toujours d'accord, c'est de faire entendre ces contradictions pour qu'on puisse en tant que spectateur se positionner pour ou contre.

D'ailleurs, on l'entend très fort votre dialogue avec Olivier Py, et notamment dans la deuxième partie très nettement marquée par une forme de mysticisme, et où " Saint " Mathieu est perché sur les sommets du décor et profère ses paroles d'amour. Vous abordez cette séquence d'une manière assez dérisoire...Le jeu oscille entre sensualisme et transcendance, spiritualité et incarnation absolue, d'une manière constante.

Chez Olivier, existe ce dérisoire-là, qui n'est pas de la dérision. Je n'ai pas fait de parodie de la pièce d'Olivier Py. Je l'ai prise au sérieux, mais avec la distance qui est la mienne et qui fait que je ne peux pas totalement adhérer à un discours sur le pardon tel que celui qu'il propose. Et si je peux le faire, c'est parce que chez Olivier lui-même, il y a une part de contradiction, à la fois un désir de hauteur et une trivialité, du sublime et du dérisoire. C'est déjà présent dans l'écriture, je ne vais pas contre.

Pratiquement tous les personnages de la pièce, à l'exception de Mathieu, sont des êtres corporellement déglingués: ils boitent, sont malades, ont une tumeur, sont cadavre...Pourtant, chacun est occupé par un idéal, que ce soit celui de la gloire chez le père ou de l'autodestruction chez le fils, de la sainteté chez Louise ou de la perversité chez Rose des vents. On retrouve toujours un rapport schizoïde entre le corps-machine ruiné d'avance et la volonté de s'élever. De tels personnages n'ont-ils pas présidé au choix de toutes les pièces que vous avez mises en scènes auparavant ? Je pense à Don Juan ou Faust par exemple, où il est toujours question de la relation problématique du corps et de l'esprit.

C'est le propre du théâtre que de questionner ce rapport problématique entre le corps et l'esprit, non? Chez Olivier, des personnages comme Louise, Mathieu, sont des sortes d'allégories. On retrouve le bon ange et le mauvais, la figure du pardon, de la vengeance. En même temps, au théâtre, on est là pour incarner ces allégories, donc il faut des corps. Ce qui me touche, c'est justement de voir de vrais corps qui sont en même temps des allégories. Le théâtre est le lieu pour interroger ce type de relation corps-esprit.

En même temps, ces allégories s'inscrivent dans l'Histoire, c'est-à-dire dans une chronologie et interrogent particulièrement notre rapport à la mémoire...

C'est vrai.

Il y a quelque chose qui rappelle l'opéra dans la conception du décor: cette immense escalier blanc qui fait penser à l'esthétique du Troisième Reich, sur lequel est juché Dédale et au premier plan, de plain-pied avec le spectateur, le monde misérable du fils et de ses acolytes. Avez-vous eu l'idée de dénoncer par là la menace de la dictature ?

Je n'y ai pas pensé de cette manière. Je voulais opposer un espace où il n'y a rien, celui de la débauche, un espace sale, à un espace plus propre et plus rigide. Mais pour moi, l'escalier représente avant tout les gradins du théâtre, l'espace des spectateurs. Et surtout, si l'on reprend l'expression, " l'exaltation du labyrinthe ": le labyrinthe est horizontal, alors qu'exalter signifie élever vers le haut, j'ai donc pensé à l'escalier comme l'endroit de la diagonale, une combinaison entre l'horizontal et le vertical, un lieu tendu entre la terre et le ciel. J'avoue que je n'ai pas pensé au Troisième Reich...

Dédale prétend détester le théâtre et avoue que c'est la raison pour laquelle il s'y intéresse. Comment le comprenez-vous ?

C'est une des contradictions de Dédale. Pour Dédale tout est jeu. Il dit: " joue ta vie, ne la vis pas ". C'est une manière de se protéger. Il dit aussi que la danseuse qui ne joue pas à danser, tombe. Il faut toujours qu'il y ait une part de jeu. Si tu perds un personnage, tu en retrouves un autre. Mais c'est une protection. Il dit aussi qu'il a eu besoin d'un masque pour avouer. Or, le théâtre, pour Maxence, est un moyen masqué pour dire la vérité, par opposition à Maxence, dont il ne cesse de se plaindre qu'il lui jette cette " viande crue sans cesse à la gueule ", c'est-à-dire la crudité des choses. Mais chez Olivier, il ne faut rien prendre pour argent comptant: même l'ange, Mathieu, est payé par Dédale pour dire la vérité. Il n'y a pas de pureté. C'est quelque chose que les gens de théâtre comprennent bien: " je déteste le théâtre, mais je ne peux pas m'en passer ". On est en quête de quelque chose de vrai. Et cette vérité on la trouve chez les acteurs. Dans l'interprétation du rôle, derrière l'artifice, jaillit quelque chose de vrai.

Et vous maintenez l'artifice, l'ambivalence, l'ambiguïté, jusqu'au bout dans cette mise en scène, beaucoup plus que dans certaines tragédies comme celle de Prométhée par exemple, où le personnage est enchaîné parce qu'il a voulu inscrire les hommes dans un devenir, un histoire. Maxence, ce serait en quelque sorte l'anti-Prométhée, celui qui ne cherche pas à devenir, ne cherche plus à dénoncer, ne cherche plus à révéler. D'ailleurs, lorsqu'il imagine un groupe, une secte, il envisage de l'intituler le Jugement Dernier où serait exaltée la volonté d'autodestruction.

Oui, mai il y a aussi une part de jeu, de la provocation dans les propos de Maxence. Il dit cela pour tenter de dégoûter Louise de son sacrifice. Mais avant, il dit qu'il ne doit pas tuer Louise, parce qu'elle est son âme.

Mais, finalement, ce dégoût, est-ce qu'il n'est pas opérant, efficace, dans la mesure où Louise finit par ne plus lutter, Miserere disparaît de la scène et les mots de Mathieu sont totalement impuissants ?

Le problème est de savoir si c'est à travers des gens comme Louise ou Mathieu que l'on lutte contre le dégoût universel.

Dans "La Mouette", un jeune homme a un idéal qui s'exprime à travers le théâtre et cet idéal va être brisé. De toute façon, Tchékhov est un briseur d'idéal. Au contraire, Olivier Py serait plutôt quelqu'un qui recrée des idéaux. C'est un peu le Treplev de la pièce.

 

Propos recueillis par Virginie Lachaise, le 12/01/02

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