sites des théâtres, programmes
chroniques
scenes
dossiers & interviews

Entretien avec
Christian Bordeleau

à chaud, à la sortie de la pièce
Les Anciennes Odeurs

A la fois créateur, adaptateur et interprète des Anciennes Odeurs à Paris, Christian Bordeleau est un inconditionnel de l’œuvre de Michel Tremblay. Gay lui-même, il s’attache à ouvrir le théâtre sur la réalité homosexuelle, même s’il ne cantonne pas son art à ce seul horizon.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à reprendre une pièce dont vous aviez initier la création il y a dix ans ?

Entre Avignon, Paris et la tournée, nous avons donné cent cinquante représentations des Anciennes Odeurs en 1989. Mais à l’époque, cette pièce n’est pas allée jusqu’au bout de son exploitation, sur le plan théâtral comme en terme d’audience. La pièce est riche. Riche d’émotions, riche de sujet de réflexion. Le texte est toujours aussi fort, aussi dense, aussi complet que la première fois. Les histoires de mots ne sont-elles pas éternelles ? Ce dialogue est pour moi une conversation sans fin, qui ne se conclue que pour ce moment-là, que pour cette heure et quart de bouleversement. Tout part d’une envie, d’un besoin auto-exprimé par Luc, et ce qui n’est qu’un prétexte offre des perspectives émotionnelles fortes et parlantes. La pièce ne se limite pas à l’homosexualité ; deux hommes font le bilan de leurs amours, de leur travail, de la vie, comme des messieurs tout le monde. Il faut exploiter ces ouvertures. Michel Tremblay a lui-même donné une suite à l’histoire de Jean-Marc.

Qu’est-ce qui a changé en dix ans ?

J’ai eu plus de facilité à vendre le spectacle. Mais il ne faut pas se voiler la face, le théâtre est un milieu plus conservateur que la télévision. L’homosexualité reste un sujet marginalisé. Il y a trois ans, j’ai monté une adaptation du Jeffrey de Paul Rudnick sous le titre Sexe, paillettes et ruban rouge. Il y a eu de gros problèmes de financement, les producteurs voulant le spectacle sans y risquer de l’argent. Cette pièce est tout de même restée quatre mois à l’affiche ! Les décideurs sont vraiment à la traîne vis-à-vis de la loi et des mentalités. Ils ne supportent pas que leurs scènes deviennent le miroir de la réalité, ce qui prive le théâtre français de la plus grande partie de la création contemporaine.
Même si le premier public des Anciennes Odeurs est un public gay, l’audience de ce texte ne se limite pas à cette communauté. Les relations, le bouche à oreille, ont attiré beaucoup de monde.

Pourquoi avoir adapté le texte de Michel Tremblay en français "métropolitain" ?

Michel Tremblay est l’auteur québécois le plus internationalement connu. Son univers littéraire s’inscrit profondément dans son environnement montréalais. Il a grandi et vécu dans le quartier du plateau Montroyal, et cet espace inspire toute son œuvre et la langue qu’il utilise, le joual.
En théâtralisant cet argot dans les Belles-soeurs, il s’est fait le chantre de la québécitude en refusant que ses personnages utilisent une langue et un accent qui n’auraient pas dépareillé à la Comédie Française. Cette initiative a provoqué un grand débat, voire un scandale digne d’Hernani, alors que s’opérait au Québec la Révolution tranquille. A cette époque les Québécois s’interrogeaient sur leur identité. Etaient-ils des Français d’Amérique ou des Américains du Nord parlant le français ?
Même si les Anciennes Odeurs viennent une quinzaine d’années après les Belles-soeurs, elles restent très montréalaises dans l’écriture. D’un côté il y a Jean-Marc, un professeur de français issu d’un milieu éduqué et bourgeois ; de l’autre il y a Luc qui semble avoir des origines plus modestes. Mais ces deux personnages, avant même les sentiments qu’ils partagent, ont en commun un langage né du quotidien montréalais. La trame du texte étant principalement émotionnelle, une adaptation pour le public français s’avérait nécessaire. Il fallait opérer un glissement de langage pour que le québécois de Michel Tremblay soit intelligible des spectateurs, et que ceux-ci ne s’arrêtent pas à la compréhension des mots. Michel Tremblay, conscient de cette nécessité, a consenti à cette adaptation.

Vous auriez pu mettre en scène cette pièce.

Pour interpréter un personnage comme celui de Jean-Marc, vous avez besoin de guides, de rênes. Seul un regard extérieur peut tenir ce rôle. Quand des émotions sont tellement proches d’une réalité qui nous est intime, il est nécessaire qu’on nous empêche de déraper. Incarner Jean-Marc ne doit pas être autre chose qu’un jeu. De plus, cela pourrait entraîner un décalage entre les deux comédiens, l’un se contentant de jouer tandis que l’autre, en plus de donner la réplique, observerait avec le regard critique du metteur en scène l’interprétation de son partenaire.

Jean-Marc et Luc abordent le problème de l’outing de manière opposée, ce qui reflète une certaine divergence de pratique au sein de la communauté gay....

Jean-Marc est un mentor. Pour lui, sa mission d’enseignant procède également de l’éducation sexuelle. Quand il dévoile chaque année son homosexualité à ses nouveaux élèves, il fait preuve d’honnêteté et remplit sa fonction de pédagogue. Les jeunes doivent être aidés à se révéler, même sur le plan amoureux et sexuel. Parfois, cette franchise fait que certain(e)s élèves le poursuivent de leurs assiduités. Même s’il trouve cela dure pour ses principes, je le soupçonne d’être content d’être séduit.
Pour ma part, je suis partisan de l’indifférence entre l’homosexualité et l’hétérosexualité dans notre société. Quand je regarde les histoires d’amour de mes frères, je ne les trouve pas différentes des miennes. Etre humain, c’est tout d’abord exister, éprouver certaines inclinations amoureuses et des préférences sexuelles qu’on se doit d’assumer et de vivre pleinement. Il n’y a pas de différence fondamentale entre l’homosexualité "standard" et l’hétérosexualité "standard", même si un hétéro s’interroge moins sur sa sexualité.
C’est pourquoi je suis partisan de la manifestation publique de son homosexualité. A terme, la multiplication de cette pratique va engendrer l’indifférence. L’homosexuel n’aura plus à être toléré, il sera un individu parmi tant d’autres. Et la société à tout à gagner de cette sortie du placard. L’homosexuel y gagne des espaces de vie, l’hétérosexuel le retrait de lois ringardes, telle la clause du "bon père de famille" dans les baux. Le Pacs ne concerne pas que les couples homosexuels, il est une avancée pour tous les couples qui ne se retrouvent pas dans les liens matrimoniaux institutionnels.

Propos recueillis par El Bolcho

Les Anciennes Odeurs : chronique de la pièce

A propos du texte de Michel Tremblay


édiTARD

Plumes

Mp3

Radio flu

Interviews

Blog

Sudoku

Forum

Courrier