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Faire d'un roman un spectacle de danse, voilà
qui ne surprendra pas les habitués de Caterine
Sagna. Ses adeptes ont en effet pu voir son travail
inspiré de textes aussi atypiques et a priori
aussi peu adaptables que Le Journal Intime de
Franz Kafka ou que Le Fragment d'un Discours Amoureux
de Roland Barthes. Se jouant des convenances, elle travaille
ici à partir du très célèbre
roman pour enfant Les Quatre Filles du Docteur March
écrit par Louisa May Alcott.
Véritable
institution littéraire, ce livre empoisonne encore
le monde des pré-adolescents de mièvreries
doucereuses et convenues. Passées à la
moulinette Sagna, il en sort un spectacle grinçant,
d'une justesse impitoyable, portant un regard acéré
sur la famille : les surs et la mère. "Destiné
à l'édification (et au profit) des jeunes
filles-fleurs", il porte dans son projet avoué
toute l'ambiguïté d'une chorégraphe
jouant de l'autorité parentale et artistique.
Tout
contribue à déstabiliser le spectateur.
Venus voir un spectacle, nous sommes présentés
à quatre danseurs en tenue de ville. Livrés
à nous, ainsi présentés, ils nous
ressemblent. On craint le pire quand leur performance
future est déjà saluée. Appelés
un à un sur le devant de la scène, ils
jouent de révérences.
Et
puis tout déraille sans qu'on comprenne comment
on en est arrivé là. Les mouvements ébauchés,
approximatifs, se précisent, sont de plus en
plus incarnés. Les quatre danseurs jouent de
la surenchère et de la volonté d'une perfection
inatteignable. Aussi leurs vains efforts, leurs pleins
élans inutiles, leurs ridicules font d'abord
rire avant de gêner. De "Moi aussi je sais
le faire" en pirouettes pleines d'entrain qui finissent
par terre, les quatre surs au corps parfois masculin
sont déjà prises dans le carcan d'une
concurrence exacerbée et implacable. Allessandro,
Elisa, Nordine, Susana. Face à cette conteuse-mère-chorégraphe
toute-puissante qui égrène implacablement
les noms, et les appelle sur le devant de la scène
tous veulent lui plaire le plus possible. La "mère"
étant le seul regard d'importance pour leur existence,
nous ne sommes que spectateurs consentants de cet exhibitionnisme
familial.
Entre
l'échec face au groupe familial et l'humiliation
seul face aux spectateurs, que choisir ? La difficulté
est de trouver sa voie. Sous l'emprise des archétypes
satisfaisants : unie à l'autre sans s'en défaire,
instruite et musicienne, chaque sur subit la tragédie
d'une solitude à la fois impossible et enviée.
Mi-acteurs, mi-objets, ces corps secoués d'envies
de dire s'entrechoquent de ne savoir comment s'exprimer.
Parler, chanter, danser, seul, contre les autres ou
avec eux, pour leur mère ou contre elle, voilà
les véritables et dramatiques enjeux. L'humiliation
en sera toujours le prix à payer.
Objets
d'une mère tyrannique qui leur regarde les poux
dans la tête, ils devront se conformer à
ses désirs et payer à tous les coups le
prix fort de souffrances sans nom.
La
famille n'est ni oisive, ni paresseuse. Quand l'une
coud, l'autre fait ses gammes le corps plié en
deux par le poids de son accordéon, la troisième
joue avec son téléphone portable, et puis
on regarde la télé et on se prend pour
Chapeau Melon et Bottes de Cuir. De ce plaisir là,
on punira également. Dans une lutte impitoyable,
joie enfantine et jeux seront claqués d'un mépris
intransigeant et d'un cours de violon obligatoire. Pas
de salut dans l'échappatoire télévisuel
et onirique, ici on marche au pas en ligne et au rythme
de la canne maternelle quitte à immobiliser de
surcroît une partie du cortex (corps-texte).
Et
le sexe dans tout ça ? S'il n'est pas convenu
au programme des défilés en ligne, il
s'impose forcément à un corps perclus
de désir et qui ne sait comment s'en défaire.
Entre la souffrance d'une pulsion insatisfaite et celle
d'une condamnation maternelle, seule quelque chose de
semblable à la mort existe.
Car
du livre reste la victoire parentale. La mère
triomphante, bercée par son bonheur passé,
un Yesterday aussi idyllique que la ballade des
Beatles, s'empare du corps de ses enfants jusqu'à
les martyriser. Pire, seule solution pour vivre ensemble,
les surs se plient aux exigences et défilent
devant nous comme une famille retrouvée sur la
musique triomphante de Dynastie, le célèbre
feuilleton américain. Pourtant ces visages comprimés
souffrent. La salle sentant que le spectacle se termine
applaudit.
Par
cette mise en scène finale, Caterine Sagna conduit
le public à prendre parti pour la victoire des
apparences et des convenances nous renvoyant ainsi à
un autre regard : le notre, sur toutes ces familles
parfaites qui nous entourent. Par cette utilisation
du malaise, la chorégraphe en appelle brillamment
à l'indépendance : ce n'est pas parce
que le spectacle se termine qu'il fallait applaudir.
Dans l'urgence d'une existence humaine remise en question
par le lien au groupe, il existe enfin un endroit où
l'on se fout royalement de ces convenances familiales.
Caterina Sagna le crée et il faut aller le voir.
Anne-Laure
Bell
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de Flu.
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