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du 7 au 16 février au Théâtre de la Bastille

Sorelline
Chorégraphie : Caterina Sagna


Faire d'un roman un spectacle de danse, voilà qui ne surprendra pas les habitués de Caterine Sagna. Ses adeptes ont en effet pu voir son travail inspiré de textes aussi atypiques et a priori aussi peu adaptables que Le Journal Intime de Franz Kafka ou que Le Fragment d'un Discours Amoureux de Roland Barthes. Se jouant des convenances, elle travaille ici à partir du très célèbre roman pour enfant Les Quatre Filles du Docteur March écrit par Louisa May Alcott.

Véritable institution littéraire, ce livre empoisonne encore le monde des pré-adolescents de mièvreries doucereuses et convenues. Passées à la moulinette Sagna, il en sort un spectacle grinçant, d'une justesse impitoyable, portant un regard acéré sur la famille : les sœurs et la mère. "Destiné à l'édification (et au profit) des jeunes filles-fleurs", il porte dans son projet avoué toute l'ambiguïté d'une chorégraphe jouant de l'autorité parentale et artistique.

Tout contribue à déstabiliser le spectateur. Venus voir un spectacle, nous sommes présentés à quatre danseurs en tenue de ville. Livrés à nous, ainsi présentés, ils nous ressemblent. On craint le pire quand leur performance future est déjà saluée. Appelés un à un sur le devant de la scène, ils jouent de révérences.

Et puis tout déraille sans qu'on comprenne comment on en est arrivé là. Les mouvements ébauchés, approximatifs, se précisent, sont de plus en plus incarnés. Les quatre danseurs jouent de la surenchère et de la volonté d'une perfection inatteignable. Aussi leurs vains efforts, leurs pleins élans inutiles, leurs ridicules font d'abord rire avant de gêner. De "Moi aussi je sais le faire" en pirouettes pleines d'entrain qui finissent par terre, les quatre sœurs au corps parfois masculin sont déjà prises dans le carcan d'une concurrence exacerbée et implacable. Allessandro, Elisa, Nordine, Susana. Face à cette conteuse-mère-chorégraphe toute-puissante qui égrène implacablement les noms, et les appelle sur le devant de la scène tous veulent lui plaire le plus possible. La "mère" étant le seul regard d'importance pour leur existence, nous ne sommes que spectateurs consentants de cet exhibitionnisme familial.

Entre l'échec face au groupe familial et l'humiliation seul face aux spectateurs, que choisir ? La difficulté est de trouver sa voie. Sous l'emprise des archétypes satisfaisants : unie à l'autre sans s'en défaire, instruite et musicienne, chaque sœur subit la tragédie d'une solitude à la fois impossible et enviée. Mi-acteurs, mi-objets, ces corps secoués d'envies de dire s'entrechoquent de ne savoir comment s'exprimer. Parler, chanter, danser, seul, contre les autres ou avec eux, pour leur mère ou contre elle, voilà les véritables et dramatiques enjeux. L'humiliation en sera toujours le prix à payer.

Objets d'une mère tyrannique qui leur regarde les poux dans la tête, ils devront se conformer à ses désirs et payer à tous les coups le prix fort de souffrances sans nom.

La famille n'est ni oisive, ni paresseuse. Quand l'une coud, l'autre fait ses gammes le corps plié en deux par le poids de son accordéon, la troisième joue avec son téléphone portable, et puis on regarde la télé et on se prend pour Chapeau Melon et Bottes de Cuir. De ce plaisir là, on punira également. Dans une lutte impitoyable, joie enfantine et jeux seront claqués d'un mépris intransigeant et d'un cours de violon obligatoire. Pas de salut dans l'échappatoire télévisuel et onirique, ici on marche au pas en ligne et au rythme de la canne maternelle quitte à immobiliser de surcroît une partie du cortex (corps-texte).

Et le sexe dans tout ça ? S'il n'est pas convenu au programme des défilés en ligne, il s'impose forcément à un corps perclus de désir et qui ne sait comment s'en défaire. Entre la souffrance d'une pulsion insatisfaite et celle d'une condamnation maternelle, seule quelque chose de semblable à la mort existe.

Car du livre reste la victoire parentale. La mère triomphante, bercée par son bonheur passé, un Yesterday aussi idyllique que la ballade des Beatles, s'empare du corps de ses enfants jusqu'à les martyriser. Pire, seule solution pour vivre ensemble, les sœurs se plient aux exigences et défilent devant nous comme une famille retrouvée sur la musique triomphante de Dynastie, le célèbre feuilleton américain. Pourtant ces visages comprimés souffrent. La salle sentant que le spectacle se termine applaudit.

Par cette mise en scène finale, Caterine Sagna conduit le public à prendre parti pour la victoire des apparences et des convenances nous renvoyant ainsi à un autre regard : le notre, sur toutes ces familles parfaites qui nous entourent. Par cette utilisation du malaise, la chorégraphe en appelle brillamment à l'indépendance : ce n'est pas parce que le spectacle se termine qu'il fallait applaudir. Dans l'urgence d'une existence humaine remise en question par le lien au groupe, il existe enfin un endroit où l'on se fout royalement de ces convenances familiales. Caterina Sagna le crée et il faut aller le voir.

Anne-Laure Bell

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Sorelline (Petites Sœurs)
Théâtre de la Bastille : Place 19 E - TR 12,50 E
Spectacle à 21h du 7 au 16 février - le dimanche à 17h
Résa : 01-43-57-42-14
Chorégraphie : Caterina Sagna
Avec : Caterina Sagne - Nordine Benchorf - Allessandro Bernardeschi - Elisa Cuppini - Susana Panades Diaz

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