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Une Médée ravivée
Après
tout, il ne s'agit peut-être essentiellement que
d'une histoire de cul. Dans la Colchide (actuelle Géorgie
caucasienne) du XIIIe siècle A.C., Médée
est à la fois reine et prêtresse d'un royaume
où le pouvoir appartient aux femmes. Le premier
acte s'ouvre sur une cérémonie de sacrifice,
les Colchidiennes exigent de leur reine la castration
de son frère Apsyrtos. Là débarque
Jason le Grec, accompagné de ses valeureux marins
sur leur navire l'Argo. Jason s'empare de la Toison
d'or, viole Médée qui se soumet à
lui. Mais Jason l'abandonne pour filer ensuite le parfait
amour avec un jeune homme, Créon, fils du roi
de Corinthe du même nom.
Medea,
achevée en 1998 et représentée
actuellement à l'Opéra Bastille, est l'ultime
uvre lyrique de Rolf Liebermann, un personnage
qui "avait cette exigence d'aider les gens à
comprendre l'art lyrique" selon Jorge
Lavelli, metteur en scène de l'opéra.
C'est que Liebermann, né à Zürich
en 1910 et décédé à Paris
à l'âge de 88 ans, a traversé le
XXe siècle européen avec deux idées
en tête : renouveler l'écriture musicale,
et la faire partager au public le plus large de son
temps.
Renouveler
l'écriture musicale, c'est d'abord, dans les
années 50, s'accaparer les nouveaux styles de
musique. Après avoir interprété
au piano de nombreuses compositions accompagnant des
films muets (son partenaire au violon s'appelait alors
Albert Einstein), Liebermann se lance dans les années
50 dans les genres hybrides comme en témoigne,
en 1954, son Concerto pour jazzband et orchestre.
Par ailleurs, avec des opéras comme Leonore
40/45 ou Penelope, il explore les thèmes
douloureux mais éminemment contemporains de la
Seconde Guerre mondiale.
Faire
partager la musique du XXe siècle au public le
plus large, c'est ensuite un double travail portant
sur la production et sur la diffusion des uvres.
Directeur de nombreux théâtres lyriques
- notamment à l'Opéra de Hambourg entre
1959 et 1973, et bien sûr à l'Opéra
de Paris dans les sept années suivantes -, il
commande entre autres, en 1983, le Saint-François
d'Assises à Olivier Messiaen. Ingénieur
du son, il devient aussi, dans les années 50,
directeur de l'Orchestre de la Radio suisse alémanique
de Zürich. Particulièrement soucieux de
la qualité de la restitution sonore radiodiffusée,
il renouvelle l'enregistrement radiophonique par un
travail méticuleux, au sein de l'orchestre, sur
le placement des micros.
Entre
ces deux préoccupations, pourtant, il y a une
rupture dans la carrière de Liebermann. Dans
un essai intitulé La Crise de l'opéra
et paru au cours des années 50, le compositeur
exprime son dépit. Pour lui, les librettistes
d'opéra sont alors "plongés dans
le sommeil, figés dans des poncifs et des conversations
tant au niveau du contenu qu'au niveau scénique.
Le compositeur est en revanche avant-gardiste et agressif
- il traite de problèmes d'hier avec la langue
de demain.". Durant les trois décennies
suivantes, Liebermann se détourne de la composition
pour se consacrer exclusivement à la direction
de théâtres musicaux.
Quand
il revient à la composition à la fin des
années 80, après avoir définitivement
quitté ses fonctions à l'Opéra
de Hambourg, cette quête d'une double "langue
de demain" mêlant à la fois musique
et texte est toujours vivace. Pour le livret de Medea,
Liebermann fait appel à la romancière
allemande Ursula Haas dont l'écriture peut se
lire à la fois horizontalement et verticalement,
rappelant certaines expériences littéraires
de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo).
Par ailleurs, il prend le soin de préciser à
Jorge Lavelli qu'il souhaite une mise en scène
"au-delà des mythes", et résolument
ancrée dans son temps.
L'opiniatreté
paye. Modernité des décors et des costumes
de Graciela Galan, sensualité des corps qui ondulent
à l'unisson, force poétique du livret
dont certaines pages rivalisent avec la tragédie
d'Euripide, interrogations sur l'ambiguïté
de la polarité sexuelle qui se nouent, entre
autres, dans la qualité de l'interprétation
du contre-ténor Lawrence Zazzo (Créon)
Tout contribue à faire de ce Medea un
spectacle qui dépoussière le genre souvent
figé de l'opéra et qui, aussi bien, concerne
éminemment le spectateur du temps présent.
Benjamin
Bibas
Une interview
de Jorge Lavelli parue sur Flu pour sa mise en scène
de l'Ombre de Venceslao
Réagissez à cette chronique sur le forum
de Flu.
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Medea,
opéra de Rolf Liebermann sur un livret d'Ursula
Hass. Direction musicale Daniel Klajner, mise en scène
Jorge Lavelli, décors Agostino Pace, costumes
Graciela Galan. Avec Jeanne-Michèle Charbonnet
(Médée), Petri Lindroos (Jason), Lawrence
Zazzo (Créon)
Opéra Bastille (Paris),
les 12, 15, 18, 21 et 26 février, ainsi que le
1er mars 2002.
Réservations (tél.) : 08 36 69 78 68.
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