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Ça commence comme un western-spaghetti : entouré par
sa meute de lieutenants et d'hommes de main, un caïd
débarque en ville. S'installant sur la place principale,
il défie quinconque de se mesurer à lui en combat singulier.
Sauf que la place en question s'appelle l'agora, que
l'on est à Athènes il y a plus de deux millénaires de
cela ; que l'on se bat non pas à coups de colts et de
Winchester mais de figures de rhétorique ; que le caïd
se nomme Gorgias, les seconds couteaux avides d'en découdre
Polos et Archélaos, et l'outsider téméraire qui seul
va oser se mesurer à eux, Socrate.
Le pari
était ambitieux de transposer à la scène ce dialogue
de Platon dont le seul nom donnera des boutons à ceux
qui ont usé leurs fonds de culotte sur les bancs de
la terminale : on croyait connaître plus palpitant que
cette suite d'interminables tirades ponctuées d'assurément,
Socrate, ou de tout à fait, Socrate.
Mais le
superbe travail d'adaptation de Grégoire Ingold, la
scénographie qui nous plonge au cœur de l'action et
surtout le talent des comédiens rendent à l'écriture
platonicienne une dimension dramatique insoupçonnée.
Et si l'on perd quelquefois le fil du raisonnement ou
de la discussion, la tension et le suspens, eux, ne
quittent pas la scène. C'est qu'en la personne de Socrate
Platon s'est trouvé un superbe personnage, au sens le
plus théâtral du terme. Grégoire Ingold l'exploite à
fond en en faisant une sorte de Colombo de la pensée
: il a l'air un peu ballot comme ça, il n'est pas glamour
pour un sou avec sa vieille bagnole et son imper jauni,
mais c'est bien lui le plus malin.
Selon le
même principe qui voit notre héros télévisuel triompher
patiemment de brillants mais trop confiants criminels
mondains, Socrate démonte pierre à pierre l'édifice
intellectuel sur lequel Gorgias a fondé sa fausse gloire
: la rhétorique, se souciant non de la vérité, mais
de l'apparence et du vraisemblable, n'est pas une science
ni un art véritable. Platon ménage ses effets et diffère
la déconfiture du rhéteur. L'ironie dramatique fonctionne
à plein et procure un plaisir jubilatoire : plastronne,
rigole, fais le beau, Gorgias, tu peux te la péter autant
que tu veux, on sait qu'Abracarambar Socrate te remettra
finalement à ta place.
Sauf que
dans les bons westerns, on le sait, le méchant se laisse
rarement avoir comme cela. Le duel est truqué, il y
a toujours un tireur caché sur un toit pour abattre
le héros dans le dos. Gorgias laisse ainsi sa place
à un Calliclès plus coriace car plus cynique : celui-là
n'a pas les scrupules moraux du premier. Peu lui importe
de perdre sur le terrain de la pensée, il sait qu'il
a l'avantage dans la cité. La discussion n'a alors plus
de sens : à quoi sert de discuter si c'est simplement
pour justifier la loi du plus fort ? Et lorsque Socrate
oppose la vie du philosophe, dévouée à la recherche
de la vérité, à la vie du rhéteur, régie par l'ambition
et l'hypocrisie, "ce qu'il propose n'est pas seulement
un choix entre deux styles d'existence, c'est aussi
un choix entre la vie et la mort" (Monique Canto
dans la préface du Gorgias en GF).
L'ironie
dramatique s'est donc retournée : annonçant le procès
de Socrate, qui s'y trouvera, selon ses propres mots,
comme "un médecin opposé à un confiseur devant un tribunal
d'enfant", le dialogue de Platon se teinte d'un voile
mélancolique. Car au-delà de la mort programmée du philosophe,
c'est à la défaite de la pensée que l'on assiste et
à la victoire de la politique dans ce qu'elle a de plus
vil et de plus dévoyé.
On en regrette
d'autant plus les interventions pour le moins éprouvantes
d'une énigmatique et kitschissime Castafiore : point
n'était besoin de rajouter de l'émotion et de la transcendance
à cette mise en scène dont le dépouillement était la
première force.
Pas de quoi
toutefois gâcher ce spectacle pétillant d'intelligence,
et qui mérite de ratisser beaucoup plus large que le
cercle restreint des professeurs de philo et de leurs
élèves.
Vital
Philippot
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Gorgias
De Platon
Traduction Alfred Croiset Adaptation, mise en scène
et scénographie Grégoire Ingold
Avec Jean-Louis Cordina, Elodie Cotin, William Darlin,
Grégoire Ingold, Bounsy Luang Phinith, Pembe Mwana Khu,
Marc Soriano
Composition musicale et interprétation : Géraldine Ros
Jusqu'au 19 février au Théâtre de la Cité Internationale,
le lundi,mardi, vendredi et samedi à 20 h, le jeudi
à 19 h, le dimanche à 17 h, relâche le mercredi. Renseignements
et location au 01 43 13 50 50
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