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Jusqu'au 19 février au Théâtre de la Cité Internationale

Gorgias
De Platon
Traduction Alfred Croiset
Adaptation, mise en scène et scénographie
Grégoire Ingold


Ça commence comme un western-spaghetti : entouré par sa meute de lieutenants et d'hommes de main, un caïd débarque en ville. S'installant sur la place principale, il défie quinconque de se mesurer à lui en combat singulier. Sauf que la place en question s'appelle l'agora, que l'on est à Athènes il y a plus de deux millénaires de cela ; que l'on se bat non pas à coups de colts et de Winchester mais de figures de rhétorique ; que le caïd se nomme Gorgias, les seconds couteaux avides d'en découdre Polos et Archélaos, et l'outsider téméraire qui seul va oser se mesurer à eux, Socrate.

Le pari était ambitieux de transposer à la scène ce dialogue de Platon dont le seul nom donnera des boutons à ceux qui ont usé leurs fonds de culotte sur les bancs de la terminale : on croyait connaître plus palpitant que cette suite d'interminables tirades ponctuées d'assurément, Socrate, ou de tout à fait, Socrate.

Mais le superbe travail d'adaptation de Grégoire Ingold, la scénographie qui nous plonge au cœur de l'action et surtout le talent des comédiens rendent à l'écriture platonicienne une dimension dramatique insoupçonnée. Et si l'on perd quelquefois le fil du raisonnement ou de la discussion, la tension et le suspens, eux, ne quittent pas la scène. C'est qu'en la personne de Socrate Platon s'est trouvé un superbe personnage, au sens le plus théâtral du terme. Grégoire Ingold l'exploite à fond en en faisant une sorte de Colombo de la pensée : il a l'air un peu ballot comme ça, il n'est pas glamour pour un sou avec sa vieille bagnole et son imper jauni, mais c'est bien lui le plus malin.

Selon le même principe qui voit notre héros télévisuel triompher patiemment de brillants mais trop confiants criminels mondains, Socrate démonte pierre à pierre l'édifice intellectuel sur lequel Gorgias a fondé sa fausse gloire : la rhétorique, se souciant non de la vérité, mais de l'apparence et du vraisemblable, n'est pas une science ni un art véritable. Platon ménage ses effets et diffère la déconfiture du rhéteur. L'ironie dramatique fonctionne à plein et procure un plaisir jubilatoire : plastronne, rigole, fais le beau, Gorgias, tu peux te la péter autant que tu veux, on sait qu'Abracarambar Socrate te remettra finalement à ta place.

Sauf que dans les bons westerns, on le sait, le méchant se laisse rarement avoir comme cela. Le duel est truqué, il y a toujours un tireur caché sur un toit pour abattre le héros dans le dos. Gorgias laisse ainsi sa place à un Calliclès plus coriace car plus cynique : celui-là n'a pas les scrupules moraux du premier. Peu lui importe de perdre sur le terrain de la pensée, il sait qu'il a l'avantage dans la cité. La discussion n'a alors plus de sens : à quoi sert de discuter si c'est simplement pour justifier la loi du plus fort ? Et lorsque Socrate oppose la vie du philosophe, dévouée à la recherche de la vérité, à la vie du rhéteur, régie par l'ambition et l'hypocrisie, "ce qu'il propose n'est pas seulement un choix entre deux styles d'existence, c'est aussi un choix entre la vie et la mort" (Monique Canto dans la préface du Gorgias en GF).

L'ironie dramatique s'est donc retournée : annonçant le procès de Socrate, qui s'y trouvera, selon ses propres mots, comme "un médecin opposé à un confiseur devant un tribunal d'enfant", le dialogue de Platon se teinte d'un voile mélancolique. Car au-delà de la mort programmée du philosophe, c'est à la défaite de la pensée que l'on assiste et à la victoire de la politique dans ce qu'elle a de plus vil et de plus dévoyé.

On en regrette d'autant plus les interventions pour le moins éprouvantes d'une énigmatique et kitschissime Castafiore : point n'était besoin de rajouter de l'émotion et de la transcendance à cette mise en scène dont le dépouillement était la première force.

Pas de quoi toutefois gâcher ce spectacle pétillant d'intelligence, et qui mérite de ratisser beaucoup plus large que le cercle restreint des professeurs de philo et de leurs élèves.

Vital Philippot

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Gorgias
De Platon
Traduction Alfred Croiset Adaptation, mise en scène et scénographie Grégoire Ingold
Avec Jean-Louis Cordina, Elodie Cotin, William Darlin, Grégoire Ingold, Bounsy Luang Phinith, Pembe Mwana Khu, Marc Soriano
Composition musicale et interprétation : Géraldine Ros
Jusqu'au 19 février au Théâtre de la Cité Internationale, le lundi,mardi, vendredi et samedi à 20 h, le jeudi à 19 h, le dimanche à 17 h, relâche le mercredi. Renseignements et location au 01 43 13 50 50
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