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Jusqu'au 13 avril, en alternance, au Théâtre de Gennevilliers

L'Otage / Le Pain dur
de Paul Claudel
mise en scène Bernard Sobel


Une énigme de plus tourne dans mon pauvre cerveau comme un écureuil dans sa cage : comment le plus réactionnaire de nos écrivains, ce défenseur obstiné du sceptre, du saint calice et de la communion sous une seule espèce, comment, enfin, cet "infâme traître" ainsi que le nommait Artaud, peut-il être un écrivain aussi génial ? Mystère et boule de gomme. Mais toujours est-il que L'Otage et Le Pain dur que Bernard Sobel a mis en scène (la première étant la reprise d'une création de la saison dernière) sont deux pièces bouleversantes.

L'Otage et Le Pain dur ainsi que Le Père humilié (qui n'est pas présenté, cette saison, au Théâtre de Gennevilliers) composent la trilogie des Coûfontaine. Les Coûfontaine, c'est donc la famille aristocratique décimée sous la Révolution par les bons soins de Turelure qui, profitant des changements successifs de régime, est devenu préfet de la Marne, puis de la Seine et baron d'Empire avant que Louis-Philippe ne le fasse comte. Tout commence avec le pape qui, dans L'Otage, délivré des geôles de Napoléon par Ulysse de Coûfontaine, ne pourra fuir vers l'Angleterre (terre d'hérétiques mais, ma foi, cela vaut toujours mieux que les griffes de l'usurpateur) que si Sygne de Coûfontaine accepte d'épouser le vil Turelure. Elle a beau s'être promise à son cousin Ulysse, elle acceptera après l'intercession de son confesseur qui lui signifie que son sacrifice sert à la continuation de l'Eglise une et indivisible (oublions au passage le grand schisme d'Occident) et voilà la pauvrette épousant l'homme qui lui fait horreur pour sauver un pape moribond. "Même si le pape avait d'autres moyens d'être sauvé, celui-ci était encore le meilleur, car il pouvait avoir pour résultat de sauver la société tout entière." Ce n'est pas moi qui le dit mais Jacques Madaule qui a préfacé l'édition de Claudel de 1948 de la Pléiade. Je sais bien que tout cela ne date pas d'hier, mais c'est l'édition que j'ai héritée de mon grand-père qui, allez savoir pourquoi, était un inconditionnel du brave Paul. Mais revenons aux Coûfontaine : le pape est donc sauvé et de cette alliance contre-nature entre Sygne et le fils du rebouteux naît un fils qui, grâce à Louis-Philippe à qui Turelure s'est rallié in extremis, s'appellera Coûfontaine et jouira des titres et des prérogatives de l'illustre lignée.

Dans Le Pain dur, le petit Louis de Coûfontaine a grandi. Comme il est brave (il tient de sa mère) il est parti conquérir les terre de la Mitidja aux portes d'Alger : si les croisades sont loin, le temps de l'expansion coloniale est maintenant venu. Le hic est que son propre père l'a dépouillé de l'héritage de sa mère et qu'acoquiné avec l'usurier juif, Habenichts, il a des vues sur ces terres et compte profiter de la gêne financière de Louis pour s'en approprier. Il y a aussi Lumir, la comtesse polonaise, fiancée à Louis, qui a prêté au père de celui-ci dix mille francs destinés à la cause nationaliste polonaise. Personnage éminemment héroïque, attachée aux causes perdues, mi-Electre, mi-Antigone perdue au milieu de l'Europe des chemins de fer et des machines à vapeurs, elle apportera le glaive, poussera le fils à tuer le père pour partir seule, vers la Pologne chercher une mort digne d'elle. Louis épousera la fille d'Habenichts, la maîtresse de son père et vendra à l'usurier le vieux Christ de bronze pour cinq francs le kilo.

Que Bernard Sobel, dont les références sinon ses convictions marxistes l'avaient conduit à problématiser la chute du mur en montant La Mère de Brecht durant la saison 89/90, que Sobel donc ait choisi ces pièces malgré ou à cause de leurs relents anti-judaïques et colonialistes (c'est important aussi de comprendre l'ennemi), cela le regarde. Mais, pour ce qui est de moi, qui me lamente si souvent d'avoir perdu ma soirée devant un spectacle lamentable, il me semble que pour cette fois, les deux pièces de Claudel valent le déplacement. L'atmosphère est parfaitement rendue par cet étrange décor mi-forêt, mi-maison (c'est là que l'on voit que les Coûfontaine ne font qu'un avec la terre de leurs ancêtres), par un éclairage changeant qui donne quelque chose d'un peu fantastique à la chose. Dans Le Pain dur, le père qui est appelé loup-cervier dans le texte (c'est comme cela que l'on nommait autrefois le lynx, j'ai regardé dans le dictionnaire) a l'apparence d'une créature infernale mi-homme, mi-bête. Je tiens à souligner d'ailleurs que Nicolas Bouchaud et Pascal Bongard donnent, tous deux, au vil et génial Turelure des interprétations à la mesure du personnage et que Flore Lefebvre des Noëttes, en Sichel, la maîtresse juive de Turelure, est bien plus convaincante que d'habitude. Enfin Sophie Rodrigues est parfaite et l'adieu qu'elle signifie à Louis à qui elle préfère le martyr, arracherait des larmes au cœur le plus endurci.

Julie de Faramond

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L'Otage, avec Carine Baillod, Nicolas Bouchaud, Bernard Ferreira, Alain Mac Moy et Gilles Masson.
Le Pain dur de Paul Claudel, mise en scène Bernard Sobel, avec Pascal Bongard, Cyril Dubreuil, Flore Lefebvre des Noëttes, Sophie Rodrigues, Yves Ruellan.
Jusqu'au 13 avril, en alternance, au Théâtre de Gennevilliers, 01 41 32 26 10.
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