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Une énigme de plus tourne dans mon pauvre cerveau
comme un écureuil dans sa cage : comment le plus
réactionnaire de nos écrivains, ce défenseur
obstiné du sceptre, du saint calice et de la
communion sous une seule espèce, comment, enfin,
cet "infâme traître" ainsi que
le nommait Artaud, peut-il être un écrivain
aussi génial ? Mystère et boule de gomme.
Mais toujours est-il que L'Otage et Le Pain
dur que Bernard Sobel a mis en scène (la
première étant la reprise d'une création
de la saison dernière) sont deux pièces
bouleversantes.
L'Otage
et Le Pain dur ainsi que Le Père humilié
(qui n'est pas présenté, cette saison,
au Théâtre de Gennevilliers) composent
la trilogie des Coûfontaine. Les Coûfontaine,
c'est donc la famille aristocratique décimée
sous la Révolution par les bons soins de Turelure
qui, profitant des changements successifs de régime,
est devenu préfet de la Marne, puis de la Seine
et baron d'Empire avant que Louis-Philippe ne le fasse
comte. Tout commence avec le pape qui, dans L'Otage,
délivré des geôles de Napoléon
par Ulysse de Coûfontaine, ne pourra fuir vers
l'Angleterre (terre d'hérétiques mais,
ma foi, cela vaut toujours mieux que les griffes de
l'usurpateur) que si Sygne de Coûfontaine accepte
d'épouser le vil Turelure. Elle a beau s'être
promise à son cousin Ulysse, elle acceptera après
l'intercession de son confesseur qui lui signifie que
son sacrifice sert à la continuation de l'Eglise
une et indivisible (oublions au passage le grand schisme
d'Occident) et voilà la pauvrette épousant
l'homme qui lui fait horreur pour sauver un pape moribond.
"Même si le pape avait d'autres moyens
d'être sauvé, celui-ci était encore
le meilleur, car il pouvait avoir pour résultat
de sauver la société tout entière."
Ce n'est pas moi qui le dit mais Jacques Madaule qui
a préfacé l'édition de Claudel
de 1948 de la Pléiade. Je sais bien que tout
cela ne date pas d'hier, mais c'est l'édition
que j'ai héritée de mon grand-père
qui, allez savoir pourquoi, était un inconditionnel
du brave Paul. Mais revenons aux Coûfontaine :
le pape est donc sauvé et de cette alliance contre-nature
entre Sygne et le fils du rebouteux naît un fils
qui, grâce à Louis-Philippe à qui
Turelure s'est rallié in extremis, s'appellera
Coûfontaine et jouira des titres et des prérogatives
de l'illustre lignée.
Dans
Le Pain dur, le petit Louis de Coûfontaine
a grandi. Comme il est brave (il tient de sa mère)
il est parti conquérir les terre de la Mitidja
aux portes d'Alger : si les croisades sont loin, le
temps de l'expansion coloniale est maintenant venu.
Le hic est que son propre père l'a dépouillé
de l'héritage de sa mère et qu'acoquiné
avec l'usurier juif, Habenichts, il a des vues sur ces
terres et compte profiter de la gêne financière
de Louis pour s'en approprier. Il y a aussi Lumir, la
comtesse polonaise, fiancée à Louis, qui
a prêté au père de celui-ci dix
mille francs destinés à la cause nationaliste
polonaise. Personnage éminemment héroïque,
attachée aux causes perdues, mi-Electre, mi-Antigone
perdue au milieu de l'Europe des chemins de fer et des
machines à vapeurs, elle apportera le glaive,
poussera le fils à tuer le père pour partir
seule, vers la Pologne chercher une mort digne d'elle.
Louis épousera la fille d'Habenichts, la maîtresse
de son père et vendra à l'usurier le vieux
Christ de bronze pour cinq francs le kilo.
Que
Bernard Sobel, dont les références sinon
ses convictions marxistes l'avaient conduit à
problématiser la chute du mur en montant La
Mère de Brecht durant la saison 89/90, que
Sobel donc ait choisi ces pièces malgré
ou à cause de leurs relents anti-judaïques
et colonialistes (c'est important aussi de comprendre
l'ennemi), cela le regarde. Mais, pour ce qui est de
moi, qui me lamente si souvent d'avoir perdu ma soirée
devant un spectacle lamentable, il me semble que pour
cette fois, les deux pièces de Claudel valent
le déplacement. L'atmosphère est parfaitement
rendue par cet étrange décor mi-forêt,
mi-maison (c'est là que l'on voit que les Coûfontaine
ne font qu'un avec la terre de leurs ancêtres),
par un éclairage changeant qui donne quelque
chose d'un peu fantastique à la chose. Dans Le
Pain dur, le père qui est appelé loup-cervier
dans le texte (c'est comme cela que l'on nommait autrefois
le lynx, j'ai regardé dans le dictionnaire) a
l'apparence d'une créature infernale mi-homme,
mi-bête. Je tiens à souligner d'ailleurs
que Nicolas Bouchaud et Pascal Bongard donnent, tous
deux, au vil et génial Turelure des interprétations
à la mesure du personnage et que Flore Lefebvre
des Noëttes, en Sichel, la maîtresse juive
de Turelure, est bien plus convaincante que d'habitude.
Enfin Sophie Rodrigues est parfaite et l'adieu qu'elle
signifie à Louis à qui elle préfère
le martyr, arracherait des larmes au cur le plus
endurci.
Julie
de Faramond
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de Flu.
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L'Otage,
avec Carine Baillod, Nicolas Bouchaud, Bernard Ferreira,
Alain Mac Moy et Gilles Masson.
Le Pain dur de Paul Claudel, mise en scène
Bernard Sobel, avec Pascal Bongard, Cyril Dubreuil,
Flore Lefebvre des Noëttes, Sophie Rodrigues, Yves
Ruellan.
Jusqu'au 13 avril, en alternance, au Théâtre
de Gennevilliers, 01 41 32 26 10.
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