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En
cette fin de saison il en va des théâtres
comme des grands magasins : dans les bacs à soldes
on trouve autant de fonds de tiroir que de petites merveilles.
Cafés appartient à la seconde catégorie,
même si l'on a quelque scrupule à qualifier
de petit un travail d'une telle ambition et d'un tel
achèvement.
Depuis
plusieurs années Anne
Bérélowitch et sa compagnie l'Instant
Même creusent patiemment le même sillon,
s'efforçant de retranscrire sur scène
ce que Georges Pérec appelait l'infra-ordinaire
: "Ce qui nous parle, me semble-t-il, c'est
toujours l'événement, l'insolite, l'extra-ordinaire
(
) Il faut qu'il y ait derrière l'événement
un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie
ne devait se révéler qu'à travers
le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif,
était toujours anormal (
). Ce qui se passe
vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste,
où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui
revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident,
le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit
de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment
l'interroger, comment le décrire ?"
(G. Pérec, L'Infraordinaire)
La
question que la compagnie nous pose par ce texte-manifeste
(repris dans le programme) pourrait paraître abstraite,
alors que c'est tout le contraire : il n'y a pas plus
incarné que ce théâtre, qui s'enracine
dans le corps et le plateau, partant toujours d'un travail
d'improvisation collective et individuelle. C'est comme
cela qu'ont été conçus et menés
à bien Fenêtres, le premier spectacle
de la compagnie (1999) et Cafés, présenté
aujourd'hui au théâtre de Gennevilliers.
Mais là où le très radical Fenêtres
ne nous avait qu'à moitié convaincu dans
sa volonté parfois forcée de donner une
traduction corporelle aux états et courants intérieurs,
Cafés touche cette fois totalement juste,
et prouve a posteriori la pertinence de cette recherche.
En
passant de la solitude quasi muette dans laquelle étaient
enfermés les personnages de Fenêtres
à l'espace peuplé et bavard du café,
saturé d'affect mais aussi de socialité,
la "méthode Bérélowitch"
subit une véritable transmutation. A la stylisation
du mouvement s'ajoute celle du langage (à peine
esquissée dans Fenêtres), le travail
individuel s'insère dans le mouvement collectif.
En même temps que cette évolution ouvre
des possibilités formelles infinies (les huit
tableaux composent chacun une variation sur cette grammaire
de base, du plus réaliste au plus chorégraphié,
du plus articulé au plus musical) elle donne
une extraordinaire richesse à la palette dramatique
d'Anne Bérélowitch. Comme si un cinéaste
avait d'un film à l'autre découvert (et
maîtrisé !) à la fois les possibilités
du parlant et celles de la couleur.
On
pense successivement à Pina Bausch pour la grâce
d'un tableau matinal (Petits Matins), à
l'humour de Deschamps et Makeieff (Mauvaise adresse,
ou l'hilarante confrontation entre "bon" et
"mauvais" goût, bourgeois et populos),
ou au traitement du langage chez Vinaver, avant de saisir
la profonde cohérence de cet univers.
Car
si Cafés est le reflet d'un vrai travail
de troupe (dix-huit comédiens magnifiques, dont
on sent chez chacun, plaisir rare, une conscience, une
profonde intelligence de ce qu'ils sont en train de
défendre), il porte la marque inimitable d'un
regard d'auteur : une écriture tout à
la fois ironique et sensible, un sens subtil du décalage
et du contrepoint, une maîtrise bluffante du rythme
et de la tension dramatique.
A
l'heure où l'on ressort et célèbre
Playtime, chef d'uvre de minutie et de
fantaisie visuelles et sonores, c'est peut-être
à Jacques Tati que l'on pense le plus, au-delà
des différences qui séparent le médium
cinématographique du travail théâtral.
Comme lui, Anne Bérélowitch réconcilie
la recherche formelle et l'émotion immédiate,
allie rigueur et générosité. Avec
Cafés, elle nous offre ainsi le spectacle
tout à la fois le plus ambitieux et le plus généreux
de la saison. Un vrai moment de grâce.
Vital
Philippot
Lire l'interview
d'Anne Bérélowitch
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