sites des théâtres, programmes
chroniques
scenes
dossiers & interviews

 

Lire la chronique de Cafés

entretien avec
Anne Bérélowitch
[Cafés au théâtre de Gennevilliers
]


Le code et la manière de l'infra-ordinaire

On voudrait nous faire croire que l'extraordinaire est normal, celui du journal télévisé et des grosses manchettes, cet extraordinaire qui grignote pied à pied l'intime, injecte à dose massive l'horreur, nous transformant en barbares des temps modernes. Alors, loin de l'hyperbole et du sensationnalisme, Anne Bérélowitch, cheffe de troupe de "L'instant même", se bat pour "l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel", comme disait Pérec et tente de rendre au corps son espace. Cafés est cette fresque de la quotidienneté, ce livret chorégraphique et sonore qui invente en huit tableaux et dix-sept humains une traduction des sensations subjectives.
---


Fluctuat : Cafés est un spectacle qui mène une réflexion très complexe sur la forme. On a l'impression que la sphère sonore se difracte en une série de sphères spatiales et opère un découpage de l'espace physique très précis. Cette combinaison a-t-elle prédéterminé la composition finale ?

Anne Bérélowitch : J'avais en creux un endroit où je voulais arriver, très loin du réalisme un peu anecdotique dans lequel nageaient les premières improvisations. Je suis partie de cette question : jusqu'à quel point peut-on traduire les états subjectifs de certaines situations de la vie courante, par les moyens du théâtre ? Sachant que le spectacle précédent, qui s'appelait Fenêtres présentait des personnes seules et que dans la solitude la traduction corporelle des états subjectifs paraît plus facile à atteindre et à admettre. Car il s'agit d'une situation où le regard extérieur n'existe pas. J'ai voulu pousser plus loin cette recherche, vers la présentation d'une sensation plutôt que d'un moment réaliste. Mais cette fois, on a à faire à un lieu public, des dialogues, une situation sociale. Par ailleurs, cela fait longtemps que je me demande comment il se fait que dans tous les arts, et notamment dans la peinture on ait trouvé des chemins pour sortir de la figuration et montrer à la fois un objet et la façon dont cet objet est perçu par l'auteur, le peintre en l'occurrence. Et finalement, au théâtre, il se peut qu'il y ait autant de possibilités de langage.

En tant qu'auteur tu comparerais ta démarche plutôt à celle de l'anthropologue ou celle au poète ? En fait, quel sens donnes-tu à cette subjectivité, relève-t-elle plus de l'intimité ou du cadre culturel ?

Il s'agit de ma façon de voir la vie. Et si cela relève de l'anthropologie c'est dans la mesure où cette vision repose sur des observations de situations, communes à toutes les personnes d'une troupe par exemple. On explore les comportements archétypaux qui nous sont communs. Lorsque je demande aux acteurs de rechercher quelque chose qui part d'une situation très personnelle chez moi, cela trouve un échos chez eux et devient un phénomène collectif. De ma part, il y a des intuitions : par exemple, des étudiantes dans un café, cela doit créer de la couleur du mouvement, un rythme. Quelque chose qui est fragmentaire, rapide. On cherche ensuite les codes qui traduisent cette sensation. Il faut que le comédien s'approprie cette intuition. Je lui demande à la fois d'être le personnage et le peintre de ce personnage. C'est un travail passionnant pour l'acteur, une engagement, dans la mesure où il est le berceau de la matière première de celui qu'il crée.

C'est aussi un travail passionnant pour le spectateur de découvrir la justesse et la précision technique de ces gestes de la banalité et de l'intimité. C'est cette minutie qui est troublante et créatrice d'émotion. On pense à des clichés de Marey ou de Muybridge, où le corps en mouvement est vu sous toutes ses facettes. Cela devient un geste parfait, parce que codé, décrypté et donc reproductible.

Effectivement, il y a un travail technique conséquent, une maîtrise corporelle qui peut se signaler dans un ralenti, un arrêt. Bref, une conscience du geste qui suffit à le faire exister, sans forcément qu'il émane d'un athlète.

D'où un jeu aussi récurrent sur la frustration, l'étouffement sonore, la rupture du geste dans ce spectacle. Quand on a intégré parfaitement un code dans un geste, il devient possible, comme dans le plaisir, de l'arrêter et de le reprendre…

Je plaide non coupable sur la gestion de la frustration dans le spectacle! Certains m'ont parlé de Short Cuts de Carver, et non le film de Altmann. Ce qui est commun entre nous, c'est le fait de montrer des fragments qui sont arrêtés comme en plein vol. Je n'ai pas de théorie à l'appui d'une telle pratique. Il s'agit d'un goût. Bien que dans le cadre de Cafés, cela me paraît participer du réalisme que l'on peut avoir en appréhendant des instants de vie épiés dans un café. Le fragmentaire est pour moi l'expression la plus juste de la sensation d'un moment dense : on ne maîtrise ni ce qui le précède ni ce qui le suit.

On a l'impression dans Cafés, que ton travail d'auteur est plus uni, plus maîtrisé, par rapport à Fenêtres où le travail des comédiens était davantage mis en avant. On voit mieux ton regard.

Fenêtres était un premier pas dans la recherche sur la traduction de la perception subjective. Choisir un angle pour tout un tableau est devenu une démarche plus consciente et plus explicite.

Il semble aussi que tu privilégies la dimension plastique à la dimension temporelle qui est traditionnellement la caractéristique de la scène. Tu évoquais l'instant arrêté et effectivement, tu sembles jouer sur des clichés photographiques, qui perdurent, se superposent…

Il se trouve que cela s'inscrit dans la filiation d'un travail que j'ai mené sur Gertrude Stein. Elle a d'ailleurs inventé la notion de "pièce-paysage" qui a été reprise par Vinaver dans Lecture des pièces dramatiques, où il oppose la pièce qui avance à la "pièce-paysage". Je propose au spectateur un paysage dans lequel il puisse bouger, faire son chemin et où il coïncide totalement avec le plateau. Pourtant, l'avant et l'après s'inventent aussi, parce que je pense qu'il y a une façon de construire l'émotion de façon cumulative, à travers le passage de tableau en tableau, où chaque fois l'on se trouve dans du pur présent.

Certes tu fais la comparaison avec la peinture, à travers cette juxtaposition de tableaux. Mais il ne faut pas pour autant occulter le rythme extrêmement présent et tenu dans ce spectacle, où il n'existe aucun temps mort, mais au contraire un crescendo parfaitement maîtrisé. La tension dramatique se distribue en une série de gros plans. Je comparerais ce travail au cinéma, car même s'il existe un profondeur de champ, il y a toujours quelque chose qui est mis devant.

Effectivement, le côté dramatique est persistant, mais mis en sourdine, il ne saute pas à la gorge du spectateur. La focale est toutefois très précise et la mise en scène s'organise autour d'elle. Chaque tableau est vu à partir d'un point de vue interne, d'un personnage. J'ai imaginé un chemin émotionnel de personnage en personnage. Il est clair que cela constitue un enjeu dramatique.

/…/ A suivre

Propos recueillis par Vital Philippot et Virginie Lachaise

Lire la chronique de Cafés
Réagissez à cette chronique sur le forum de Flu.
---


Cafés
Un spectacle théâtral et musical de la Compagnie l'Instant même
Mise en scène Anne Bérélowitch
Scénographie et costumes Kathy Lebrun
Musiques Alain Lévy
Création lumières Rémi Godfroy
Jusqu'au 2 juin 2002 au Théâtre de Gennevilliers
Informations et Réservations au 01 41 32 26 26
---


édiTARD

Plumes

Mp3

Radio flu

Interviews

Blog

Sudoku

Forum

Courrier