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Fluctuat : Cafés est un spectacle qui
mène une réflexion très complexe
sur la forme. On a l'impression que la sphère
sonore se difracte en une série de sphères
spatiales et opère un découpage de l'espace
physique très précis. Cette combinaison
a-t-elle prédéterminé la composition
finale ?
Anne
Bérélowitch : J'avais en creux un
endroit où je voulais arriver, très loin
du réalisme un peu anecdotique dans lequel nageaient
les premières improvisations. Je suis partie
de cette question : jusqu'à quel point peut-on
traduire les états subjectifs de certaines situations
de la vie courante, par les moyens du théâtre
? Sachant que le spectacle précédent,
qui s'appelait Fenêtres présentait
des personnes seules et que dans la solitude la traduction
corporelle des états subjectifs paraît
plus facile à atteindre et à admettre.
Car il s'agit d'une situation où le regard extérieur
n'existe pas. J'ai voulu pousser plus loin cette recherche,
vers la présentation d'une sensation plutôt
que d'un moment réaliste. Mais cette fois, on
a à faire à un lieu public, des dialogues,
une situation sociale. Par ailleurs, cela fait longtemps
que je me demande comment il se fait que dans tous les
arts, et notamment dans la peinture on ait trouvé
des chemins pour sortir de la figuration et montrer
à la fois un objet et la façon dont cet
objet est perçu par l'auteur, le peintre en l'occurrence.
Et finalement, au théâtre, il se peut qu'il
y ait autant de possibilités de langage.
En
tant qu'auteur tu comparerais ta démarche plutôt
à celle de l'anthropologue ou celle au poète
? En fait, quel sens donnes-tu à cette subjectivité,
relève-t-elle plus de l'intimité ou du
cadre culturel ?
Il
s'agit de ma façon de voir la vie. Et si cela
relève de l'anthropologie c'est dans la mesure
où cette vision repose sur des observations de
situations, communes à toutes les personnes d'une
troupe par exemple. On explore les comportements archétypaux
qui nous sont communs. Lorsque je demande aux acteurs
de rechercher quelque chose qui part d'une situation
très personnelle chez moi, cela trouve un échos
chez eux et devient un phénomène collectif.
De ma part, il y a des intuitions : par exemple, des
étudiantes dans un café, cela doit créer
de la couleur du mouvement, un rythme. Quelque chose
qui est fragmentaire, rapide. On cherche ensuite les
codes qui traduisent cette sensation. Il faut que le
comédien s'approprie cette intuition. Je lui
demande à la fois d'être le personnage
et le peintre de ce personnage. C'est un travail passionnant
pour l'acteur, une engagement, dans la mesure où
il est le berceau de la matière première
de celui qu'il crée.
C'est
aussi un travail passionnant pour le spectateur de découvrir
la justesse et la précision technique de ces
gestes de la banalité et de l'intimité.
C'est cette minutie qui est troublante et créatrice
d'émotion. On pense à des clichés
de Marey ou de Muybridge, où le corps en mouvement
est vu sous toutes ses facettes. Cela devient un geste
parfait, parce que codé, décrypté
et donc reproductible.
Effectivement,
il y a un travail technique conséquent, une maîtrise
corporelle qui peut se signaler dans un ralenti, un
arrêt. Bref, une conscience du geste qui suffit
à le faire exister, sans forcément qu'il
émane d'un athlète.
D'où
un jeu aussi récurrent sur la frustration, l'étouffement
sonore, la rupture du geste dans ce spectacle. Quand
on a intégré parfaitement un code dans
un geste, il devient possible, comme dans le plaisir,
de l'arrêter et de le reprendre
Je
plaide non coupable sur la gestion de la frustration
dans le spectacle! Certains m'ont parlé de Short
Cuts de Carver, et non le film de Altmann. Ce qui
est commun entre nous, c'est le fait de montrer des
fragments qui sont arrêtés comme en plein
vol. Je n'ai pas de théorie à l'appui
d'une telle pratique. Il s'agit d'un goût. Bien
que dans le cadre de Cafés, cela me paraît
participer du réalisme que l'on peut avoir en
appréhendant des instants de vie épiés
dans un café. Le fragmentaire est pour moi l'expression
la plus juste de la sensation d'un moment dense : on
ne maîtrise ni ce qui le précède
ni ce qui le suit.
On
a l'impression dans Cafés, que ton travail
d'auteur est plus uni, plus maîtrisé, par
rapport à Fenêtres où le
travail des comédiens était davantage
mis en avant. On voit mieux ton regard.
Fenêtres
était un premier pas dans la recherche sur la
traduction de la perception subjective. Choisir un angle
pour tout un tableau est devenu une démarche
plus consciente et plus explicite.
Il
semble aussi que tu privilégies la dimension
plastique à la dimension temporelle qui est traditionnellement
la caractéristique de la scène. Tu évoquais
l'instant arrêté et effectivement, tu sembles
jouer sur des clichés photographiques, qui perdurent,
se superposent
Il
se trouve que cela s'inscrit dans la filiation d'un
travail que j'ai mené sur Gertrude Stein. Elle
a d'ailleurs inventé la notion de "pièce-paysage"
qui a été reprise par Vinaver dans Lecture
des pièces dramatiques, où il oppose
la pièce qui avance à la "pièce-paysage".
Je propose au spectateur un paysage dans lequel il puisse
bouger, faire son chemin et où il coïncide
totalement avec le plateau. Pourtant, l'avant et l'après
s'inventent aussi, parce que je pense qu'il y a une
façon de construire l'émotion de façon
cumulative, à travers le passage de tableau en
tableau, où chaque fois l'on se trouve dans du
pur présent.
Certes
tu fais la comparaison avec la peinture, à travers
cette juxtaposition de tableaux. Mais il ne faut pas
pour autant occulter le rythme extrêmement présent
et tenu dans ce spectacle, où il n'existe aucun
temps mort, mais au contraire un crescendo parfaitement
maîtrisé. La tension dramatique se distribue
en une série de gros plans. Je comparerais ce
travail au cinéma, car même s'il existe
un profondeur de champ, il y a toujours quelque chose
qui est mis devant.
Effectivement,
le côté dramatique est persistant, mais
mis en sourdine, il ne saute pas à la gorge du
spectateur. La focale est toutefois très précise
et la mise en scène s'organise autour d'elle.
Chaque tableau est vu à partir d'un point de
vue interne, d'un personnage. J'ai imaginé un
chemin émotionnel de personnage en personnage.
Il est clair que cela constitue un enjeu dramatique.
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A suivre
Propos
recueillis par Vital
Philippot et Virginie
Lachaise
Lire la
chronique de Cafés
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