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Le monde impitoyable du théâtre abrite
tout de même quelques belles histoires. Ainsi
celle de Jean-Pierre Bodin, régisseur de théâtre
aux formidables talents de conteur que ses proches ont
convaincu il y a quelques années de monter sur
la scène. Avec la complicité de François
Chattot (on donnerait cher pour avoir assisté
à la rencontre de ces deux oiseaux-là)
il est devenu ainsi le co-auteur et l'interprète
de trois spectacles inclassables, Le Banquet de la
Sainte-Cécile, Parlez pas tout bas
et aujourd'hui Beauté Misère. Soit,
depuis 1997, plus de 700 représentations, 100
000 spectateurs, 5000 litres de vin, 45 kilos de pâté
et 150 000 cornichons, selon les très officiels
chiffres obligeamment fournis par le programme.
Inclassable,
l'art de Bodin et Chattot l'est tellement qu'on est
obligé de le définir par négations
sucessives : il ne s'agit pas vraiment de monologues,
encore moins de one man shows. Jean-Pierre Bodin n'est
pas de cette race de "comiques" qui recherchent
si fort la complicité du public qu'à chaque
blague vous avez l'impression de sentir leur haleine
avinée et leurs coudes qui vous labourent les
côtes. Au contraire il garde une distance et une
délicatesse qui vous tiennent en respect, si
bien que souvent on retient le rire dans sa gorge de
peur de briser le petit miracle qui se donne sur la
scène.
Exercice
au demeurant assez difficile lors de la première
partie de ce spectacle, littéralement hilarante
: Bodin y raconte ses débuts et déboires
de régisseur, dans les années 1970, sur
une mise en scène invraisemblable de grandiloquence
et de mégalomanie, Le Tombeau d'Atrée.
Ou que se passe-t-il quand on invite un éléphant
sur la scène, qu'on essaye d'expédier
en deux minutes un changement de décor qui devrait
en prendre sept, et qu'on figure les restes fumants
d'Agamemnon par des rognons de veau (le boucher n'avait
plus de cervelle).
La seconde
partie est plus proche de l'univers esquissé
par le Banquet de la Sainte Cécile et
Parlez pas tout bas. Son boulot fini, Bodin nous
retrouve au troquet du coin où il a donné
rendez-vous à ses attachantes figures de gloires
de sous-préfecture et de desperados du comptoir.
Galerie de personnages hauts en couleur et forts en
gueule, l'exercice réussit à dépasser
le niveau de la brève de comptoir ou de la deschiennerie
apéritive : mine de rien les auteurs Bodin et
Chattot maîtrisent leur dramaturgie et assemblent
leurs historiettes avec une grâce toute funambulesque.
Surtout, à côté du Bodin-comédien
qui mène le récit réapparaît
bientôt le Bodin-régisseur.
A partir d'une structure sur roulette, mi boîte
à outils mi cheval de Troie, il se lance dans
une entreprise de construction invraisemblablement longue
et minutieuse. Rarement l'expression "la beauté
du geste" aura été aussi appropriée
: chaque mouvement, chaque outil, chaque objet prend
sa place dans cet ensemble dont on ne déflorera
pas la finalité, gag ultime et jubilatoire de
ce spectacle. Un soir de fête, donc, au sens le
plus Tati-esque du terme.
Vital
Philippot
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Beauté Misère
Textes et mise en scène : Jean-Pierre Bodin et
François Chattot
Interprétation : Jean-Pierre Bodin
Jusqu'au 9 février au Théâtre 71
de Malakoff
Tous les soirs à 20 h 30, le jeudi à 19
h 30, le dimanche à 17 h, relâche le lundi
Réservations : 01 55 48 91 00.
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