De la terre.
Des danseurs figés dans l'argile.
Une petite surface de jeu délimitée au fond par un décor sobre, à cour et à jardin
par de la ficelle tendue entre des pierres au sol, et un plafond de cordes.
Théâtre de la Bastille. ça mondanise sec chez les
branchés du IV ème. Dans les rangs, ça papotte. Sympathique.
Noir enfin.
Silence des branchés. ça commence.
D'abord la femme, figée jusqu'ici au fond
de la cahutte, la gueule verte d'argile, ouvre des yeux immenses qui craquèlent son
visage. Elle descend de la petite chaise sur laquelle elle était perchée et se penche,
très raide vers un autre danseur. Un à un, les corps déformés s'articulent. Le drame
sur scène avant que la pièce ne commence, une étrange malédiction semble peser sur ces
pantins de terre et de chiffons qui s'éveillent au son grésillant d'un vieux poste de
radio.
"Cette vérité,
tout d'abord -connue et avérée, mais toujourd oubliée : que Woyzeck est un drame
inachevé, l'état d'une forme en devenir arrêtée net par la mort de l'auteur. Non pas
une pièce en fragments, mais une pièce en morceaux. (...) L'histoire de Woyzeck et de
Marie, quoiqu'historiquement située, et même située dans le trou de rat de
l'Allememagne au ciel très bas du Vormäz, échappe à l'agitation héroïque comme à
toute récitation orientée ou édifiante..."
Jean-Christophe Bailly : Woyzeck, ivre de pensée.
Josef Nadj nous entraîne dans un univers
muet. Seules quelques paroles, poussives, nous parviennent des corps en souffrance. Un
univers de bric et de broc, amoncellements d'objets, de chairs emmaillottées, de sons
secs et sourds, et parfois la musique qui revient comme une ritournelle maudite et
souriante. Ou bien encore une trompette étouffée dans le silence de cette étrange
colonie.
Un espace réduit. Les personnages
débordent, se replient, s'entrechoquent. Autour d'une Marie lunaire (morte déjà ?) se
nouent les gestes dramatiques et drôles d'une nervosité burlesque jusqu'à l'absurde.
Manger devient un exploit, un concours, la bave coule le long des visages jusque dans
l'étroite rigole, les mouvements s'enchainent, se répercutent, déséquilibrent.
Difficile de parler de ce Woyzeck,
adaptation très libre de la pièce de Grüber par Nadj. Le spectacle s'impose par
lui-même dans nos imaginaires, nous enlace, nous relâche, nous poursuit, les gestes
l'emportent sans répis sur les mots. La beauté est partout. Les personnages, les
comédiens, les danseurs - que sont-ils ? - virtuoses. Dans ces décors d'une sombre et
dérisoire ingéniosité, ces costumes poétiques, vénéneux, cette magnifique saleté,
le tout minuté, règlé, répété, millimétré. Comme un piège. Un troublant chef
d'oeuvre à voir absolument.
La Mouche et compagnie |