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Au théâtre de la Bastille
Woyzeck
ou l'ébauche du vertige

Spectacle de Josef Nadj
D'après Georg Büchner


De la terre.
Des danseurs figés dans l'argile.
Une petite surface de jeu délimitée au fond par un décor sobre, à cour et à jardin par de la ficelle tendue entre des pierres au sol, et un plafond de cordes.

Théâtre de la Bastille. ça mondanise sec chez les branchés du IV ème. Dans les rangs, ça papotte. Sympathique.
Noir enfin.
Silence des branchés.
ça commence.

D'abord la femme, figée jusqu'ici au fond de la cahutte, la gueule verte d'argile, ouvre des yeux immenses qui craquèlent son visage. Elle descend de la petite chaise sur laquelle elle était perchée et se penche, très raide vers un autre danseur. Un à un, les corps déformés s'articulent. Le drame sur scène avant que la pièce ne commence, une étrange malédiction semble peser sur ces pantins de terre et de chiffons qui s'éveillent au son grésillant d'un vieux poste de radio.

"Cette vérité, tout d'abord -connue et avérée, mais toujourd oubliée : que Woyzeck est un drame inachevé, l'état d'une forme en devenir arrêtée net par la mort de l'auteur. Non pas une pièce en fragments, mais une pièce en morceaux. (...) L'histoire de Woyzeck et de Marie, quoiqu'historiquement située, et même située dans le trou de rat de l'Allememagne au ciel très bas du Vormäz, échappe à l'agitation héroïque comme à toute récitation orientée ou édifiante..."
Jean-Christophe Bailly : Woyzeck, ivre de pensée.

Josef Nadj nous entraîne dans un univers muet. Seules quelques paroles, poussives, nous parviennent des corps en souffrance. Un univers de bric et de broc, amoncellements d'objets, de chairs emmaillottées, de sons secs et sourds, et parfois la musique qui revient comme une ritournelle maudite et souriante. Ou bien encore une trompette étouffée dans le silence de cette étrange colonie.

Un espace réduit. Les personnages débordent, se replient, s'entrechoquent. Autour d'une Marie lunaire (morte déjà ?) se nouent les gestes dramatiques et drôles d'une nervosité burlesque jusqu'à l'absurde. Manger devient un exploit, un concours, la bave coule le long des visages jusque dans l'étroite rigole, les mouvements s'enchainent, se répercutent, déséquilibrent.

Difficile de parler de ce Woyzeck, adaptation très libre de la pièce de Grüber par Nadj. Le spectacle s'impose par lui-même dans nos imaginaires, nous enlace, nous relâche, nous poursuit, les gestes l'emportent sans répis sur les mots. La beauté est partout. Les personnages, les comédiens, les danseurs - que sont-ils ? - virtuoses. Dans ces décors d'une sombre et dérisoire ingéniosité, ces costumes poétiques, vénéneux, cette magnifique saleté, le tout minuté, règlé, répété, millimétré. Comme un piège. Un troublant chef d'oeuvre à voir absolument.

La Mouche et compagnie

Théâtre de la Bastille jusqu'au 5 février 2000 relâche le lundi.
Avec Itsvan Bickei, Denes Debrei, Peter Gemza, Franck Micheletti, Josef Nadj, Joszef Sarvari, Henrieta Varga
Musique : Aladar Racz

>>>Voir aussi l'article sur Le temps du repli


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