Avec la première onde de
lumière qui envahit le lieu c'est aussi le vacarme
qui éclate. Une charrette est tirée à hue et à
dia. A son bord, vacillant sous le poids de l'alcool
et de la colère, un homme hirsute vocifère sous
une pluie diluvienne. Depuis cette embarcation
de fortune, il crache les insultes aux oreilles
de son bâtard, Rogélio. Quant à la pauvre carne
qui le tire, Tête de Rat, il prend quand même
la peine de descendre de son char pour la fouetter,
histoire de se défouler.
Cet énergumène, c'est Venceslao,
magistralement incarné par Miloud Khétib. Figure
exemplaire et caricaturale du caudi, il est celui
qui, au fond de sa pampa, construit à la fois
les inextricables réseaux d'une tragédie familiale
comme on les aime, avec incestes, adultères et
meurtres à l'appui, tout en ne songeant qu'aux
chemins qui conduisent ailleurs, vers la liberté.
Réunion des forces viriles et paternelles dans
leurs plus crues et cruelles expressions, Venceslao
a un mode de fonctionnement des plus simples :
quand il désire, il baise, quand il n'est pas
content, il bat, quand il parle à ses enfants,
il ordonne. Et pourtant, Venceslao n'a rien de
risible. Au contraire, l'agressivité de sa nature
et l'absolue liberté de ses mouvements le rapproche
des grands rêveurs, des oniriques, des visionnaires
: Hamlet, Don Quichotte
En exhumant ce texte inédit
de Copi, Jorge
Lavelli nous fait un immense cadeau. Dans
L'Ombre de Venceslao, la langue de l'auteur
argentin est décidément un "puits inexpuisible",
comme le dit ce bon François Rabelais. La gouailles
de ses personnages charrie de monceaux de réel
comme cela n'arrive presque jamais au théâtre.
Ca parle comme ça pense et ça pense comme il n'est
pas permis. Soudain, un monde est là, sous nos
yeux, un monde en expansion, à l'envers, retroussé,
poétique. Sous la patte de Jorge Lavelli, il prend
des allures d'arche de Noé. Les murs du Théâtre
semblent avoir été repoussés, si bien que les
comédiens, en guise de coulisses arpentent les
enceintes extérieures du lieu lorsqu'ils doivent
sortir de scène. On a suspendu sur les parois
du théâtre les objets du quotidien, les armoires,
les chaises, les canapés, les tables
prolongeant
ainsi le décalage qui est comme la marque stylistique
de ce spectacle. L'esprit de Copi est partout,
opérant comme un alchimiste une permutation frénétique
du réel au rêve, de l'invraisemblance au réalisme,
voire à l'hyperréalisme.
Disons encore que L'Ombre
de Venceslao, sous le masque de la farce agite
toutes les ressources du désespoir, de la haine
et de la violence, qu'elle soit naturelle ou culturelle.
Chaque personnage, campé magistralement par les
comédiens exprime à merveille cette ambiguïté
: point de psychologisme, mais une construction
des caractères savamment élaborée qui oscille
entre la pulsion hystérique et la stylisation
propre à la marionnette.
Sur fond de régime fascisant,
héritage du gouvernement péroniste, la fable de
Copi, tour à tour, prend des airs naïfs dignes
des "novelle" italiennes de la Renaissance,
s'apparente à l'esthétique du roman noir, ou frôle
l'air de comptine. Chose étrange aussi, pour la
première fois, Copi inscrit dans cette pièce une
préoccupation d'ordre mystique : n'est-il pas
question après tout de l'"ombre" de
Venceslao ? Alors, Monsieur Copi, y aurait-il
une vie après la mort ?
En tout cas, en point d'interrogation
ou en point d'exclamation, une chose est sûre,
c'est que cette Ombre-là nous taraude longtemps
encore après que l'on a quitté la salle.
Virginie
Lachaise