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Pataphysiquement vôtre : lire aussi l'interview de Dan Jemmet

Ubu
D'après Ubu d'Alfred Jarry
Mise en scène Dan Jemmett

Enfer et damnation chez les Ubu

Jan Jemmett est ce jeune metteur en scène anglais, fou de Shakespeare, d'Alfred Jarry et de marionnettes que Nicole Zand découvrit pour la première fois dans les soutes du Théâtre de Bobigny, l'hiver dernier. Il y inventait une version d'Ubu au vitriol, dans un petit castelet ensanglanté conçu pour trois acteurs-marionnettes en furie. L'expérience lui valut qu'on lui propose l'année suivante de créer en France, avec des acteurs français, cette œuvre tonitruante. Proposition sur laquelle il se rua de joie.

But, sorry, c'est pour des raisons "économiques" ou peut-être gastronomique, que le spectateur n'assistera qu'à une version réduite de la pièce : la première moitié de la distribution ayant littéralement fait passer à la casserole l'autre moitié ( !). Un homme en noir, le Compère, so british, s'avance et avoue : "C'est avec un regret extrême que je dois vous annoncer un changement dans la distribution. Jean Gervais qui jouait le rôle du capitaine Bordure est indisponible pour la bonne raison qu'il a été mangé par ses partenaires. Nous sommes désolés de ce manque d'éducation". Le ton est lancé. Jan Jemmett invente une sorte de cabaret de la terreur et du grotesque dérisoirement contenu dans les limites d'une caisse de résonance conçue à l'attention de deux pauvres diables, la Mère et le Père Ubu.

L'espace et le temps sont divisés en deux. Compère est de notre côté, du côté de l'obscurité. Il tente d'entrer en connivence avec nous. A son air de doctor honoris causas, on sent bien qu'il a un petit faible pour la démonstration et même pour la manipulation. D'ailleurs, n'est-ce pas lui qui, à son gré, tire les ficelles du rideau qui dévoile et masque les personnages du castelet à dimension humaine ? Coincé à l'angle de la scène, entre un armoire magique - d'où il extirpera les personnages postiches de la pièce et divers autres condiments - et une table-plateau sur laquelle il s'exerce à ses boires et ses déboires, Compère crée l'univers trouble de la création, les coulisses de l'humanité dont ils se fait tour à tour le représentant et le bourreau. Alternativement d'abord, il écoute ses monstres et leur donne la réplique. Ils sont la cruauté bestiale et éternelle, il est l'humanité grégaire et martyrisée. Mais peu à peu, la machine déraille et cet improbable trio unissant l'apocalypse à la maîtrise chavire. Compère débouche une étrange bouteille au liquide verdâtre. Telle la lampe d'Aladin elle engendre le verbe qui crée l'action. Un instant encore, elle communique à l'homme le pouvoir des mots qui lui permet de raconter l'histoire, jusqu'à l'instant de l'inénarrable, jusqu'au chaos.

Dans la mise en scène minimaliste, l'humour s'immisce partout, dilatant les contours a priori étanches de deux esthétiques distinctes : la guignolade aux allures expressionnistes et la sobriété d'un jeu distancé, presque brechtien, teinté d'humour anglais, évidemment. D'un côté, le spectateur reste sidéré par le jeu époustouflant de Ronit Elkabetz et David Ayala, pantins vivants, masques de chair qui s'agitent dans leur bocal rouge, rouges eux-mêmes depuis les pieds jusqu'à la tête. D'un autre côté, il est médusé par le Compère, Thierry Bosc, lequel, unissant le geste à la parole, décapite les nobles, en fracassant consciencieusement le sacré service à thé, égorge les Polonais, en faisant dégorger une à une les tomates à l'aide de diverses rapes et autres hachoirs.

On pourrait longtemps encore parler de la fonction extraordinaire des objets dans ce spectacle, de l'impressionnante maîtrise du jeu de l'acteur et de la part accordée à l'ellipse et à la rupture des plans et des tons sur lesquelles se fonde un imaginaire délirant. Mais mieux vaut se rendre sur les lieux des crimes pour jouir pleinement du spectacle de l'atroce poésie de Jarry mise au goût de l'humour anglais.

Virginie Lachaise

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Ubu

D'après Ubu d'Alfred Jarry
Mise en scène Dan Jemmett
Et quelques ajouts de Gary Stevens,
traduits par Philippe Sturbelle
Avec Ronit Elkabetz, David Ayala et Thierry Bosc
Scénographie : Dan Jemmett
Compositeur : Franck Frenzy
Scénographie et costumes : John Stevenson
Lumières :Arnaud Jung
Direction technique : Denis Tisserand
Du 20 novembre au 22 décembre 2000

Théâtre de la cité internationale
21, bd Bourdan
75014 Paris
RER Cité universitaire
tel : 01.43.13.50.50

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