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Le
Sacre de Bartabas
Quand
l'obscurité a fini de tapisser l'intérieur du cirque
équestre Zingaro et que peu à peu dans une pénombre
ocre les premières notes du Sacre du printemps
de Stravinsky retentissent, on se croit un instant revenu
à la belle époque des chorégraphies de Nijinski. Un
corps aux allures de félin s'insinue sur le cercle de
terre rouge et vient réveiller comme par enchantement
six autres corps identiques. Dans une danse ritualisée,
comme un organisme unique pris d'étranges convulsions,
sept danseurs du Kerala refondent les gestes d'un art
martial ancestral : le kalarippayat.
Une
fois de plus, Bartabas a décidé de nous éblouir et l'Orient
devient la trame sur laquelle il tisse une chorégraphie
d'un puissant onirisme où hommes et chevaux accordent
leurs pas. Depuis sa création en mars 2000 à Amsterdam,
Triptyk draîne des milliers de spectateurs. Invité
de tous les Festivals d'Europe, on le retrouve à Aubervilliers,
sous son magnifique chapiteau de bois, cet espace invraisemblablement
bucolique inscrit dans le cœur de la ville. Treize chevaux,
sept cavaliers, neuf danseurs et un clarinettiste s'associent
pour dessiner en douceur un bien étrange parcours initiatique.
Comme son nom l'indique, le nouveau spectacle de Bartabas
s'écrit en trois temps. Stravinsky, avec Le Sacre
du Printemps et La Symphonie des Psaumes
occupe les volets périphériques. Quant à Boulez, avec
Le Dialogue de l'ombre double, il en constitue
le point focal, non seulement parce qu'il occupe le
centre du triptyque mais surtout parce que le musicien
dirigea ces œuvres de Stravinsky de la façon, selon
Bartabas, la plus intéressante qui soit.
L'entente entre les deux hommes, Bartabas et Boulez,
amena d'ailleurs la compagnie Zingaro à travailler sur
ce spectacle d'une manière tout à fait atypique. Pour
la première fois, la musique était maîtresse et les
chevaux comme les acteurs devaient s'accorder à son
sens. Habituellement, c'était le numéro qui déterminait
le choix musical. Mais cette nouvelle contrainte stylistique,
basée sur une étude de la spatialisation du son, modèle
très sensiblement la puissance dramatique du spectacle.
Les chevaux ne jouent plus la performance technique,
mais sont amenés à interpréter comme de véritables danseurs,
soumis à l'écoute d'une partition qu'ils se doivent
d'interpréter. Dans ce cas, on a du mal à parler de
simple dressage. On pencherait presque pour une reconnaissance
de la formation de l'acteur-cheval !
Le premier volet, à l'esthétique très "ethnic", exploite
l'esprit païen du Sacre. Les guerriers luttent
au corps à corps avec des sortes de centaures qui finissent
par les dominer. Bartabas réussit l'exploit de tisser
de véritables tableaux mouvants, organisant dans un
souffle épique un splendide chaos organisé. Quelques
instants plus tard, l'esprit martial disparaît au profit
d'une nature féminine, révélée dans le corps immaculé
de trois splendides chevaux aux yeux bleus, entourés
de trois femmes qui les contemplent. Impossible de ne
pas s'étonner : ces animaux jouent la comédie, bêtes
fabuleuses qui n'ont pas grand chose à envier à la licorne.
Bartabas joue ainsi indéfiniment sur la variation de
la figure chevaline, toujours érigée au centre de la
méditation humaine. Le moment le plus convaincant du
spectacle est d'ailleurs le tableau central qui s'organise
autour de la géniale musique de Boulez. Des icônes de
plâtre à l'image de chevaux de l'Apocalypse, figés dans
des postures de souffrances, deviennent les jouets de
deux danseurs qui les utilisent comme des balancelles
ou des partenaires d'une danse impossible, qui tenterait
de dessiner un accord entre le dur et le mou, la fixité
et l'éphémère. Quant à la lumière, elle est aussi virtuose
que le clarinettiste qui joue au centre de la piste.
Le seul bémol qui viendra amoindrir notre enthousiasme
pour Triptyk concerne finalement la dernière
partie, la partie sacrée, qui succombe aux clichés de
l'imaginaire. Certes, les tableaux sont toujours aussi
beaux - ces amazones traçant des cercles concentriques
sur la terre dans une nébuleuse lumière - mais ils ont
perdu en puissance.
Quoi qu'il en soit, Bartabas est résolument cet homme
qui sait faire danser les chevaux avec les hommes. Mélomane
et poète, il invente un univers de beauté où rien ne
paraît impossible.
Virginie
Lachaise
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