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Nombreux furent les spectacles de Philippe Adrien qui ont démontré sa capacité de démiurge. Au-delà du brio des comédiens et de la beauté des décors, chaque parole, chaque geste et chaque élément du spectacle venaient s'inscrire dans une trame patiemment tissée et finissaient par former un univers propre si bien qu'on se laissait aller à penser que Philippe Adrien, tel Aladin possédait une lampe apte à faire apparaître tantôt des anges tantôt des démons. Las ! Sa nouvelle mise en scène
Le Roi Lear laisse à penser que le charme, s'il n'est pas perdu, n'a pas
su agir. Et peut-être, alors, que ce n'est pas le charme qui est en cause mais une réflexion sur le texte menée à contresens.
Un Lear introuvable
La pièce semble avoir représenté pour Philippe Adrien une suite de problèmes pratiques à résoudre plutôt qu'une uvre qu'il aurait appréhendée dans sa globalité. Les continuels changements de
lieux sont ainsi résolus une fois pour toute par un décor unique. Constitué de pans de mur mobile dont la couleur évoque le vieux cuivre, il paraît n'avoir été choisi qu'en fonction de sa maniabilité et parce que la couleur cuivre évoque de vagues temps médiévaux autant que barbares et peut donc servir dans toutes les scènes. Il n'a de réelle signification que durant la scène de bataille où il entre dans un ingénieux dispositif : chaque pan de mur est alors dardé de hallebarde et leurs avancées et reculs marquent le mouvement des armées. Le reste du temps, il se borne à dissimuler les coulisses et à se déporter d'avant en arrière pour évoquer la tempête.
De même, les acteurs donnent de leur personnage une interprétation qui semble tronquée. Repartis une fois pour toute selon qu'ils sont du côté de la sincérité ou du mensonge, les premiers jouent sur la neutralité de leurs paroles alors que les seconds sont constamment dans la surenchère. On a ainsi vite fait le tour de l'uvre : les hypocrites d'un côté, les naïfs de l'autre et en avant la musique ! Les méchantes filles ressemblent alors à des sorcières sorties de chez Walt Disney et Edmond, l'infâme traître, à une rock-star post-adolescente. Même Victor Garrivier donne de Lear une interprétation extrêmement réductrice : le roi nous touche comme quiconque frappé par la folie mais sans que l'on aborde la tragédie du roi déchu. Car, dans la mise en scène de Philippe Adrien, c'est en vain
que l'on cherche le roi.
Dans la scène du partage du royaume, fort belle, au demeurant, où les comédiens sont placés de façon à évoquer un tableau de Vermeer, c'est un homme de pouvoir que nous voyons à l'uvre, un homme d'affaire comme Robert Maxwell comme le suggère le metteur en scène lui-même dans ses notes de présentation. Un Maxwell mais non un roi dont le pouvoir ne pouvait, selon un poète élisabéthain, ne tenir son origine que de Dieu. Victor Garrivier compose bien un Lear fou, mais sa démence se voit alors réduite à une sénilité précoce aggravée par des déceptions affectives. À ce sujet, Philippe Adrien parle de syndrome d'Alzheimer. L'explication est un peu courte et une fois encore elle néglige l'essentiel : l'alliance rompue par Lear qui, en faisant peser sur son partage le poids des déclarations d'amour de ses filles s'est rendu coupable, le premier, d'un acte sacrilège.
Le partage de son royaume est déjà une transgression de l'ordre divin, un acte sacrilège qui va mettre le monde sens dessus dessous. Faire de Goneril et de Regane des hypocrites qui d'emblée affectent un amour qu'elles ne ressentent pas montre clairement qu'Adrien n'a pas su éviter l'écueil du psychologisme. Qu'elles aient, ou non, menti est secondaire par rapport à la punition divine dont elles ne seront, en définitive, que les instruments. La méchanceté des deux surs n'est, au même titre que le déchaînement des éléments, qu'un des aspects d'un désordre cosmologique qui vient s'acharner sur Lear.
Or, dans la mise en scène d'Adrien, la tragédie du Roi Lear est réduite au malheur d'un père dont la naïveté lui fait prendre des vessies pour des lanternes et qui ensuite s'en mord les doigts. Philippe Adrien superpose les époques, notamment à travers les costumes, sans que l'on comprenne très bien la motivation ni la portée de ce choix dramaturgique. D'autre part, la traduction de Luc de Goustine, tout en gardant à son actif de beaux passages, notamment des changements de registres très habilement rendus, demeure dans l'ensemble trop verbeuse. Bref, voulant simplifier à outrance un matériau difficile, Adrien a abouti à un spectacle exsangue.
Julie de Faramond
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