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au Théâtre de la Bastille jusqu’au 21 octobre

Phaedra's Love
de Sarah Kane
mise en scène de Renaud Cojo


Une Sarah Kane dérisoire, une mise en scène désolante et un public unanimement affligé : les personnages classiques sont de vulgaires prête-noms à une époque où les adolescents se besognent devant la télé en bouffant des chips.

Paradoxe de Sarah Kane, dont on dit qu’elle est depuis le printemps le paradigme du théâtre contemporain, cette saison systématiquement montée, que de vouloir dialoguer avec la tragédie antique. Elle semble vouloir raviver toute seule une querelle des Anciens et des Modernes qui n’a pourtant plus cours depuis trois siècles, et dans la tradition de laquelle elle n’aurait pas lieu de s’inscrire. Phèdre, Hippolythe, Thésée, le triangle tragique, du moins les noms des trois personnages de la tragédie de Sénèque, sont bien présents mais dépouillés de toutes leurs caractéristiques. Radicale et sauvage, Sarah Kane l’est en effet dans la mesure où de la tradition elle ne retiendra donc absolument rien que ces noms, dévoyés et somme toute dérisoires.

Première scène en effet : scotché à l’écran, télécommande en main, le prince Hippolythe, cheveux hirsutes et barbe de traveller, se branle. Pour signifier sa déchéance et lui donner un air de camé véritable, le personnage se goinfre de chips. Le monde contemporain, dans cet environnement tout de rouge clinquant (des chaussettes qui essuient son sperme en passant par l’intégralité du dispositif scénique, jusqu’au bout des lèvres de Thésée, tout est d’un carmin profond qui plutôt que d’évoquer une quelconque pulsion sanglante sature paradoxalement la froideur d’un bleu électrique : la pièce commence à peine que déjà elle emmerde), est expressément signifier par la présence d’une télé 16/9, frontale, qui sera perpétuellement allumée.

En zappant nous aussi rapidement cette pièce qui a le mérite de ne durer qu’une heure un quart, on apprendra que : troisième scène, après s’être ouverte à sa propre fille scène deux de son envie de baiser Hippolythe, Thésée suce Hippolythe et se pend par amour pour lui ; scène cinq, Hippolythe, refusant d’expier sa faute, incarcéré et sur le point de subir le châtiment suprême, se fait avaler par le prêtre pourtant venu le confesser. Sur cet outrancier blasphème, qui révèle une hardiesse sans commune mesure, Hippolythe, voué aux gémonies, est livré à la vindicte populaire devant les portes de Buckingham palace.

Suprême réflexion de notre monde, le lynchage final n’a pas d’ailleurs besoin d’être joué en direct : la télévision elle seule assure ici dans une démonstration convenue le rôle du messager d’antan. Il semble alors que nous soyons, avec cette ingénieuse idée d’intégrer l’image animée à l’espace scénique, [Ctrl + F6] au coeur d’une savante réflexion sur la vanité de toute représentation. Et, affreuse télévision, c’est sur cette piètre catharsis (impossibilité du théâtre aujourd’hui à produire l’effet expiatoire tant désiré ?), toute de vidéo hachée et samplée, que se clôt la critique de la représentation.

Des deux pistes proposées par Sarah Kane, la première consistait éventuellement à prendre prétexte d’une trame classique pour camper la déroute actuelle ; le discours ne s’adresse alors qu’à une partie minime de la population, sachant goûter le décalage opéré depuis Sénèque, et, pour le public français aujourd’hui concerné, Racine. Au pire, il s’agit alors d’une variation vaine et d’un soliloque ne concernant que quelques ennuyeux - et complaisants - initiés. La seconde, que semble avoir nettement privilégiée le metteur en scène, déroulerait une critique de la société de la représentation, ici condamnée à se mordre indéfiniment la queue.

Paradoxe de Sarah Kane. Dans les deux cas, et sans préjuger d’un texte en anglais qui a invariablement du pâtir de sa traduction (le « fuck » supportant très mal la traversée en Eurostar), il s’avère en effet qu’elle est aujourd’hui servie par la plus affligeante des mises en scène. Bien qu’on n’ait rien à reprocher aux acteurs, cette heure de spectacle vaut ainsi exactement une heure passée scotché devant la télé : bière à la main devant un match de ball, b... à la main devant un film de b...

Arnaud Jacob

>Phaedra’s Love
de Sarah Kane
Mise en scène de Renaud Cojo
avec Claude Deglianme, Thierry Frémont, Lucien Marchal, Marie Vialle, Jean-Claude Bonnifait
Théâtre de la Bastille
76, rue de la Roquette
75011 Paris
du 21 septembre au 21 octobre 2000
tlj à 21h, dimanche à 17h, relâche le lundi
résa : 01.43.57.42.14

>lire la chronique d'Anéantis, monté à la Colline au printemps 2000


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