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Une
Sarah Kane dérisoire, une mise en scène désolante et un public
unanimement affligé : les personnages classiques sont de
vulgaires prête-noms à une époque où les adolescents se
besognent devant la télé en bouffant des chips.
Paradoxe
de Sarah Kane, dont on dit quelle est depuis le printemps le
paradigme du théâtre contemporain, cette saison systématiquement
montée, que de vouloir dialoguer avec la tragédie antique. Elle
semble vouloir raviver toute seule une querelle des Anciens et des
Modernes qui na pourtant plus cours depuis trois siècles, et
dans la tradition de laquelle elle naurait pas lieu de
sinscrire. Phèdre, Hippolythe, Thésée, le triangle tragique,
du moins les noms des trois personnages de la tragédie de Sénèque,
sont bien présents mais dépouillés de toutes leurs caractéristiques.
Radicale et sauvage, Sarah Kane lest en effet dans la mesure où
de la tradition elle ne retiendra donc absolument rien que ces
noms, dévoyés et somme toute dérisoires.
Première
scène en effet : scotché à lécran, télécommande en main,
le prince Hippolythe, cheveux hirsutes et barbe de traveller, se
branle. Pour signifier sa déchéance et lui donner un air de camé
véritable, le personnage se goinfre de chips. Le monde
contemporain, dans cet environnement tout de rouge clinquant (des
chaussettes qui essuient son sperme en passant par lintégralité
du dispositif scénique, jusquau bout des lèvres de Thésée,
tout est dun carmin profond qui plutôt que dévoquer une
quelconque pulsion sanglante sature paradoxalement la froideur
dun bleu électrique : la pièce commence à peine que déjà
elle emmerde), est expressément signifier par la présence
dune télé 16/9, frontale, qui sera perpétuellement allumée.
En
zappant nous aussi rapidement cette pièce qui a le mérite de ne
durer quune heure un quart, on apprendra que : troisième scène,
après sêtre ouverte à sa propre fille scène deux de son
envie de baiser Hippolythe, Thésée suce Hippolythe et se pend
par amour pour lui ; scène cinq, Hippolythe, refusant dexpier
sa faute, incarcéré et sur le point de subir le châtiment suprême,
se fait avaler par le prêtre pourtant venu le confesser. Sur cet
outrancier blasphème, qui révèle une hardiesse sans commune
mesure, Hippolythe, voué aux gémonies, est livré à la vindicte
populaire devant les portes de Buckingham palace.
Suprême
réflexion de notre monde, le lynchage final na pas
dailleurs besoin dêtre joué en direct : la télévision
elle seule assure ici dans une démonstration convenue le rôle du
messager dantan. Il semble alors que nous soyons, avec cette
ingénieuse idée dintégrer limage animée à lespace scénique,
[Ctrl + F6] au coeur dune savante réflexion sur la
vanité de toute représentation. Et, affreuse télévision,
cest sur cette piètre catharsis (impossibilité du théâtre
aujourdhui à produire leffet expiatoire tant désiré ?),
toute de vidéo hachée et samplée, que se clôt la critique de
la représentation.
Des
deux pistes proposées par Sarah Kane, la première consistait éventuellement
à prendre prétexte dune trame classique pour camper la déroute
actuelle ; le discours ne sadresse alors quà une partie
minime de la population, sachant goûter le décalage opéré
depuis Sénèque, et, pour le public français aujourdhui
concerné, Racine. Au pire, il sagit alors dune variation
vaine et dun soliloque ne concernant que quelques ennuyeux - et
complaisants - initiés. La seconde, que semble avoir nettement
privilégiée le metteur en scène, déroulerait une critique de
la société de la représentation, ici condamnée à se mordre indéfiniment
la queue.
Paradoxe
de Sarah Kane. Dans les deux cas, et sans préjuger dun texte
en anglais qui a invariablement du pâtir de sa traduction (le
« fuck » supportant très mal la traversée en
Eurostar), il savère en effet quelle est aujourdhui
servie par la plus affligeante des mises en scène. Bien quon
nait rien à reprocher aux acteurs, cette heure de spectacle
vaut ainsi exactement une heure passée scotché devant la télé
: bière à la main devant un match de ball, b... à la main devant un film de
b...
Arnaud
Jacob
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