Une histoire magnifique, une modernité inouïe, un metteur en scène dont on attend toujours beaucoup. Bref, ce spectacle promettait toutes les joies.
Mais "LOrestie" dure quatre heures ...
On se souvient tous de cette trilogie fameuse,
ou au moins de lun des épisodes sanglants: Thyeste découvrant quil sest régalé de la chair des
ses propres enfants égorgés et donnés en festin par son frère Atrée ; Agamemnon, fils du monstre maudit et sacrificateur de sa fille Iphigénie, assassiné par sa femme
Clytemnestre...qui sera bientôt égorgée par son fils Oreste, dernier descendant de cette race maudite des Atrides et seul rescapé.
On sait bien aussi qu'Eschyle fut le père fondateur de notre théâtre moderne il y a 2500 ans de cela,
la source de réflexions politiques, religieuses, un poète et romancier
tout à la fois. On connaît aussi la réputation de Georges
Lavaudant, son talent, son aura et cette liberté de mise en
scène qui valut par exemple à l'action du Puntila de Brecht
d'être située dans un décor dautoroute. Forts de ces
certitudes on attend presque avec dévouement le spectacle.
Pourtant, disons-le, le début peut faire peur aux plus courageux. Louverture de la trilogie est très décevante, étonnamment par son absence de
modernité. Les personnages restent statiques et figés. La pièce se déroule sous nos yeux comme lon simagine la tragédie grecque traitée classiquement : des
humains au destin inhumain qui tiennent un discours trop éloigné de nous et qui par conséquent ne nous touchent pas Cette impression est renforcée par le style
déclamatoire du jeu des comédiens. On est dans une idée du mythe des Atrides et non dans sa représentation. Est-ce pour être au plus près du texte originel, comme
lambitionne Lavaudant ?
Si les mots dEschyle sont forts, ils ne se suffisent pourtant pas en eux-mêmes. Le parti-pris de déclamer et de ne surtout pas psychologiser les
personnages rendent le texte hermétique car déjà mort ; ceux qui ne connaissent pas la pièce en perdent la moitié. Agamemnon reste un texte à voir et non un récit à
lire. Il revient au metteur en scène de le mettre en images ; la lumière magnifique travaillée en guise de mise en scène ny suffit pas ; elle paraît gratuite.
Et puis, peu à peu, avec Les Choéphores, le deuxième volet de la trilogie, les corps se mettent en mouvement, les icônes prennent vie, les mots dEschyle datant de
25 siècles nous ébranlent, leur violence et leur beauté nous prennent au cur. On perçoit alors lobjectif du metteur en scène : revenir à la pièce originelle, dans toute
sa force primitive. Tout participe à cela : une traduction dEschyle sans fioritures, des voix sans nuances, un décor dépouillé et aride, des costumes aux couleurs
primaires (rouge sang, blanc virginal, noir mortel). Cest cette brutalité primitive qui nous renvoie à notre réalité.
Lavaudant a conçu ce spectacle de guerres fratricides et de procès en pleine guerre du Kosovo ; la parenté na rien dune coïncidence. Et chacun y verra ses
propres résonances avec notre monde moderne. Les Euménides, dernier volet de la trilogie, pousse la représentation moderne du texte antique à son comble : néon lumineux indiquant en grec Apollon de Delphes
, lunettes de soleil, projection sur grand écran du visage de Clytemnestre, statue dhomme décharné à la Giacometti, bruits assourdissants davions et de voitures...
Cette fin relate le procès dOreste, parmi les Dieux et les Filles de la nuit. Le passage est essentiel qui dit lavènement dune justice collégiale et non plus fondée sur
les lois du sang. Paradoxalement, ce moment symbolique fort est traité sur un mode léger, ludique, comme une comédie. Pourquoi ce parti-pris de mise en scène ?
Est-ce pour conclure la représentation sur une touche plus gaie, comme à lépoque dEschyle lorsque les spectacles se terminaient par une comédie (le dernier volet
de LOrestie, une comédie na jamais été retrouvée ; Lavaudant lévoquerait-il via sa mise en scène ?)
Finalement les drames humains sont là pour amuser les
Dieux qui sennuient dans lOlympe. La fin relativise ainsi tout le sens que lon peut donner à la trilogie en nous rappelant que le théâtre est un jeu dillusions.
La force de cette mise en scène de "LOrestie" réside dans les questions de différents ordres quelle soulève et dans les images quelle suscite : questions de politique
et de justice, damour et de devoir, horreur et beauté des liens qui unissent les personnages (Oreste et sa sur Electre devant le tombeau dAgamemnon, Oreste et
sa mère Clytemnestre avant quil ne légorge ... moments dune grande émotion), magnifiques tableaux de scènes dépouillées, portés par de grands comédiens (la
bande de Lavaudant) soutenus par une lumière aussi vivantes que les personnages.
Bref, et en guise de conclusion, quatre heures cest long a priori et louverture de
"LOrestie" semble nous le confirmer. Mais lorsque le rideau tombe à la fin, le temps est passé
bien vite ; on a la tête pleine encore de ces mots violents et poétiques dEschyle et de visions de ces comédiens qui ont su dire ces mots brutalement, ici et
maintenant.
Elodie
Rousseau
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