sites des théâtres, programmes
chroniques
scenes
dossiers & interviews

jusqu’au 7 octobre au Théâtre de l’Odéon puis en tournée

L’Orestie
Eschyle
Mise en scène de Georges Lavaudant


Une histoire magnifique, une modernité inouïe, un metteur en scène dont on attend toujours beaucoup. Bref, ce spectacle promettait toutes les joies. Mais "L’Orestie" dure quatre heures ... 

On se souvient tous de cette trilogie fameuse, ou au moins de l’un des épisodes sanglants: Thyeste découvrant qu’il s’est régalé de la chair des ses propres enfants égorgés et donnés en festin par son frère Atrée ; Agamemnon, fils du monstre maudit et sacrificateur de sa fille Iphigénie, assassiné par sa femme Clytemnestre...qui sera bientôt égorgée par son fils Oreste, dernier descendant de cette race maudite des Atrides et seul rescapé. On sait bien aussi qu'Eschyle fut le père fondateur de notre théâtre moderne il y a 2500 ans de cela,  la source de réflexions politiques, religieuses, un poète et romancier tout à la fois. On connaît aussi la réputation de Georges Lavaudant, son talent, son aura et cette liberté de mise en scène qui valut par exemple à l'action du Puntila de Brecht d'être située dans un décor d’autoroute. Forts de ces certitudes on attend presque avec dévouement le spectacle.

Pourtant, disons-le,  le début peut faire peur aux plus courageux. L’ouverture de la trilogie est très décevante, étonnamment par son absence de modernité. Les personnages restent statiques et figés. La pièce se déroule sous nos yeux comme l’on s’imagine la tragédie grecque traitée classiquement : des humains au destin inhumain qui tiennent un discours trop éloigné de nous et qui par conséquent ne nous touchent pas Cette impression est renforcée par le style déclamatoire du jeu des comédiens. On est dans une idée du mythe des Atrides et non dans sa représentation. Est-ce pour être au plus près du texte originel, comme l’ambitionne Lavaudant ?

Si les mots d’Eschyle sont forts, ils ne se suffisent pourtant pas en eux-mêmes. Le parti-pris de déclamer et de ne surtout pas “ psychologiser ” les personnages rendent le texte hermétique car déjà mort ; ceux qui ne connaissent pas la pièce en perdent la moitié. Agamemnon reste un texte à voir et non un récit à lire. Il revient au metteur en scène de le mettre en images ; la lumière magnifique travaillée en guise de mise en scène n’y suffit pas ; elle paraît gratuite. Et puis, peu à peu, avec Les Choéphores, le deuxième volet de la trilogie, les corps se mettent en mouvement, les icônes prennent vie, les mots d’Eschyle datant de 25 siècles nous ébranlent, leur violence et leur beauté nous prennent au cœur. On perçoit alors l’objectif du metteur en scène : revenir à la pièce originelle, dans toute sa force primitive. Tout participe à cela : une traduction d’Eschyle sans fioritures, des voix sans nuances, un décor dépouillé et aride, des costumes aux couleurs primaires (rouge sang, blanc virginal, noir mortel). C’est cette brutalité primitive qui nous renvoie à notre réalité.

Lavaudant a conçu ce spectacle de guerres fratricides et de procès en pleine guerre du Kosovo ; la parenté n’a rien d’une coïncidence. Et chacun y verra ses propres résonances avec notre monde moderne. Les Euménides, dernier volet de la trilogie, pousse la représentation moderne du texte antique à son comble : néon lumineux indiquant en grec “ Apollon de Delphes ”, lunettes de soleil, projection sur grand écran du visage de Clytemnestre, statue d’homme décharné à la Giacometti, bruits assourdissants d’avions et de voitures... Cette fin relate le procès d’Oreste, parmi les Dieux et les Filles de la nuit. Le passage est essentiel qui dit l’avènement d’une justice collégiale et non plus fondée sur les lois du sang. Paradoxalement, ce moment symbolique fort est traité sur un mode léger, ludique, comme une comédie. Pourquoi ce parti-pris de mise en scène ? Est-ce pour conclure la représentation sur une touche plus gaie, comme à l’époque d’Eschyle lorsque les spectacles se terminaient par une comédie (le dernier volet de L’Orestie, une comédie n’a jamais été retrouvée ; Lavaudant l’évoquerait-il via sa mise en scène ?) Finalement les drames humains sont là pour amuser les Dieux qui s’ennuient dans l’Olympe. La fin relativise ainsi tout le sens que l’on peut donner à la trilogie en nous rappelant que le théâtre est un jeu d’illusions.

La force de cette mise en scène de "L’Orestie" réside dans les questions de différents ordres qu’elle soulève et dans les images qu’elle suscite : questions de politique et de justice, d’amour et de devoir, horreur et beauté des liens qui unissent les personnages (Oreste et sa sœur Electre devant le tombeau d’Agamemnon, Oreste et sa mère Clytemnestre avant qu’il ne l’égorge ... moments d’une grande émotion), magnifiques tableaux de scènes dépouillées, portés par de grands comédiens (la bande de Lavaudant) soutenus par une lumière aussi vivantes que les personnages.

Bref, et en guise de conclusion, quatre heures c’est long a priori et l’ouverture de "L’Orestie" semble nous le confirmer. Mais lorsque le rideau tombe à la fin, le temps est passé bien vite ; on a la tête pleine encore de ces mots violents et poétiques d’Eschyle et de visions de ces comédiens qui ont su dire ces mots brutalement, ici et maintenant.

Elodie Rousseau

L’Orestie d’Eschyle 
Mise en scène de Georges Lavaudant
Traduction de Daniel Loayza (Editions Garnier-Flammarion)
Comédiens : Gilles Arbona, Frédéric Borie, Hervé Briaux, Christiane Cohendy, Maurice Deschamps, Philippe Morier-Genoud, Sylvie Orcier, Annie Perret, Patrick 
Pineau, Delphine Salkin, Marie-Paule Trystram. 

jusqu’au 7 octobre au Théâtre de l’Odéon puis en tournée
Théâtre des salins de Martigues (les 13 et 14 octobre)
TNP Villeurbanne(du 19 au 26 octobre)
Theatre Nacional de Catalunya à Barcelone (du 3 au 5 novembre)
Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy (les 8 et 9 décembre)
Comédie de saint -Etienne (du 14 au 16 décembre)


édiTARD

Plumes

Mp3

Radio flu

Interviews

Blog

Sudoku

Forum

Courrier