On ressent la même frustration devant ce Colonel Oiseau que devant ces films dont
la bande-annonce a épuisé tout le sel, toutes les scènes marquantes, tous les gags, et
qui n'ont strictement plus rien à montrer qu'on n'ait déjà vu. Ce spectacle qu'on a
très bien su nous vendre pendant et depuis le Festival Avignon (il s'agissait quasiment,
avec le Henry V de Jean-Louis Benoît, de la seule "grosse" création
française) remplit scrupuleusement son cahier des charges mais déçoit en échouant à
offrir la moindre once d'inattendu
"Il y a celui qui croit qu'il est tout petit. Il
y a celui qui voudrait voir son sexe grandir..." il y a tous ces fous qui nous font
rire de leurs folies, il y a cette jolie musique mélancolique qui passe et repasse sur
France Inter, partenaire du spectacle, il y a ce magnifique décor de qu'on a pu voir dans
les reportages télé, ces excellents comédiens très bien dirigés par Didier Bezace, il
y a enfin et surtout cette fable généreuse sur la folie des Balkans, qui vient à point
nommé remuer nos mauvaises consciences européennes : un médecin est envoyé dans
un asile psychiatrique bulgare, isolé de tout et oublié de tous, et découvre une petite
communauté de fous, inoffensifs et livré à eux-mêmes. Tombent du ciel des colis de
l'ONU destinés en réalité à la Bosnie voisine, qui vont changer la vie de cette petite
communauté : les fous décident de se constituer en territoire indépendant et
d'adhérer à la Communauté Européenne, puis de partir pour l'Eldorado bruxellois.
Hélas, passée cette jolie idée de départ, la
pièce n'a pas grand-chose à dire, ni sur la folie ( dont le traitement, le plus souvent
purement gaguesque, est plus qu'anecdotique ), ni sur l'Europe. Vacuité qui s'accuse
quand à la fin l'auteur veut mettre les points sur les i et se met à laborieusement
expliquer ce que le spectacle vient d'essayer de suggérer : à savoir que les vrais fous
ne sont peut-être pas ceux que l'on croit, et que si l'Europe est malade, c'est de ne pas
accepter la différence, qu'elle soit individuelle ou nationale. On a vu chez Didier
Bezace des spectacles idéologiquement plus mordants que ce prêchi-prêcha humaniste.
Reste, il est vrai, un bel objet de théâtre :
la pièce est très bien écrite et construite, la mise en scène soignée et
l'interprétation irréprochable. Un bel objet, bien rond, bien huilé, comme le superbe
décor de Philippe Marioge, mais qu'on se lasse un peu de voir tourner comme cela.
Vital Philippot