|
Au théâtre
Nanterre-Amandiers jusqu'au 18.11.00 |
 |
Lorenzaccio
d'Alfred de
Musset
mise en scène
Jean-Pierre Vincent |
Lorenzaccio,1833. Agé de vingt-trois ans, Alfred de Musset crée une oeuvre impossible, décousue, surdimensionnée, en un mot, sublime : Lorenzaccio. Cest à ce monstre
merveilleux que le directeur du théâtre des Amandiers, Jean-Pierre Vincent, sattaque. Evidemment, il y avait de quoi y laisser quelques plûmes.
Sur un canevas que lui a confié George Sand, Musset brode laventure dun héros ou plutôt dun anti-héros, à sa ressemblance. Cest dans une Florence
corrompue, ville-marâtre enfantant des courtisanes et des assassins, quil trouve le terreau dune diatribe en même temps quun éloge de la modernité. Car, en
évoquant lassassinat dAlexandre de Médicis en 1536, par son ambigu cousin Lorenzo, meurtre qui pourrait se parapher « pour la beauté du geste », Musset signe
lui aussi son plus beau crime artistique, crime portant doublement atteinte au règne du néo-classicisme et à « lart moderne ».
La mise en scène de Jean-Pierre Vincent opte délibérément pour lanachronisme les comédiens jouent en costumes XIXème siècle- et les effets de rupture en tous
genres, spatiaux dabord, lumineux, ensuite. Ainsi, sur un plateau évidé, haché au fond par un mur aux couleurs de crépuscule et divisé sur la droite par un escalier en
forme de gradins ou de promontoire, un éclairage cru interrompt soudain une atmosphère de clair-obscur, elle-même tailladée de carrés de lumière en forme de
petits plateaux.
Certes, une pièce polyphonique comme Lorenzaccio, tableau brouillé doù émerge une vision extra-lucide sur le politique et lhumain, à lheure où « tout ce qui était
nest plus ; tout ce qui sera nest pas encore » demande un souffle puissant et une fantaisie débridée. Pourtant, si Jean-Pierre Vincent fait tout ce quil peut pour
suivre Musset sur les traverses de la provocation, du burlesque, mettant à profit tous les outils de la scène, il ne parvient pas toujours à se maintenir sur ces lignes à
haute tension. Et si certain tableaux sont réellement réussis, on pense à la très belle scène de la confession de la Marquise de Cibo (Valérie Blanchon) auprès de son
machiavélique cardinal de beau-frère d'Eric Frey), dont la physionomie nest pas sans rappeler le portrait de Pie XII conservé au palais Boboli à Florence
(justement), nombreux sont les moments quon aimerait plus courts, où il ne se passe pas grand chose.
A regretter aussi un jeu à peine effleuré visant à exacerber le côté carnavalesque et grotesque dune scène de bal et qui finit par donner au spectateur létrange
sentiment que les comédiens font semblant de jouer, imitant sans conviction les gestes de débauche.
Et sil faut parler encore dinterprétation, ajoutons que Jérôme Kircher est tout à fait convaincant en Lorenzaccio, « mignon » dAlexandre efféminé et veule donnant
à son seul acte de courage, lassassinat du Duc, la forme de lignominie puisquil se travestit en femme. Mais la qualité de la distribution est plus quhétérogène : une
tendance à la déclamation chez certains, une forme de naïveté peu touchante chez dautres minent lattention de
lauditoire. Au final, on ressort de la salle avec un sentiment mitigé. On perçoit la pertinence des tentations et des tentatives dune mise en scène intelligente, visant à révéler les
volutes de lécriture dun jeune génie qui puise dans un siècle pourrissant des valeurs sublimes et nouvelles quil projette vers lavenir. La violence des gestes, la
gratuité des propos terribles, la prostitution, le meurtre, la folie, la joie mélancolique, autant de fusées, autant déclairs dont Jean-Pierre Vincent a tenté de se faire
lécho. Mais à force de stylisation, dintellectualisation même, lenvolée lyrique subit quelques dératés.
Virginie
Lachaise
|
Lorenzaccio
Jusquau 18 novembre
Théâtre de Nanterre-Amandiers
Une pièce de Alfred de Musset mise en scène par Jean-Pierre Vincent
7, av. Pablo Picasso
92000 Nanterre RER, ligne A, arrêt Nanterre-Préfecture, navettes gratuites jusquau théâtre.
|
|
|