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D’André Antoine, premier metteur en scène à avoir, en
France, revendiqué ce titre, il n’est resté dans la
mémoire collective que bien peu de choses : un théâtre
privé, le Théâtre-Antoine où ne se joue plus que du
boulevard et quelques anecdotes, la plus fameuse étant
celle voulant qu’il ait accroché des pièces de bœuf
saignantes dans un décor représentant un étal de boucherie
pour parfaire l’effet de réel que devait dégager la
scène : Antoine, l’illusionniste, poursuivant le rêve
fou de faire pénétrer la vie réelle dans ce lieu d’artifice
qu’est le théâtre.
Une
telle appréhension du personnage n’est pas fausse, mais
elle est extrêmement réductrice et c’est pourquoi il
faut saluer l’entreprise de Jean-Pierre Sarrazac et
Philippe Marcerou d’avoir rassemblé et commenté un choix
de textes qu’Antoine a rédigé durant toute sa carrière.
Carrière qui débute dans les années 1880 aux débuts
du Théâtre-libre dont il est l’instigateur et qui prend
un tournant décisif à la veille de la Grande Guerre,
lorsqu’il doit quitter le Théâtre de l’Odéon et qu’il
devient alors cinéaste et critique dramatique.
Outre
qu’ils nuancent fortement les à priori que l’on peut
avoir quant à l’esthétique défendue par André Antoine,
ces textes donnent à la vie théâtrale de la Belle Epoque,
une réalité qui ne nous apparaît pas souvent aussi crûment.
De l’inconfort des sièges à la prostitution des actrices,
Antoine a à cœur de ne pas limiter ses descriptions
à la représentation, mais articule celle-ci aux conditions
matérielles dans laquelle elle s’inscrit. Or c’est précisément
à une tentative de ce type qu’il s’est voué quand, metteur
en scène naturaliste, il voulait rendre palpable le
milieu dans lequel évoluaient ses personnages afin d’éclairer
leur comportement. Pierre angulaire du système défendu
par Antoine, une telle profession de foi a, bien entendu,
ses limites.
En
premier lieu parce qu’un tel système dramaturgique se
conçoit pour adapter le théâtre naturaliste dont il
est en quelque sorte le prolongement scénique mais apparaît
très contestable lorsqu’il s’applique à autre chose.
Si Antoine a eu l’idée géniale, reprise plus tard par
Planchon, de replacer les classiques français dans le
contexte qui leur avait donné naissance et d’appeler
à jouer les tragédies, non plus affublés de toges mais
coiffés de perruques bouclées, c’est qu’il avait sans
doute eu l’intuition que la signification de ces œuvres
résidait dans la tension entre le modèle esthétique
et politique que représentait l’Antiquité et l’absolutisme
Louis Quatorzien. Il est donc dommage qu’il nie la spécificité
historique des tragédie shakespearienne et, qu’à propos
de son Roi Lear, il se félicite que « n’ayant à
(sa) disposition que des acteurs plutôt bourgeois qu’héroïque,
(ils aient) pu réaliser une interprétation vivante et
simple qui a étonné les spectateurs. »
Si
Antoine est donc bien l’inventeur de la mise en scène
en débarrassant la scène de tout ce qui n’était pas
motivé par l’œuvre et par elle seule, il est resté fermé
sur un système de représentation naturaliste et cela
explique son incompréhension devant la révolution scénographique
instiguée par Edward Gordon Craig et la sévérité dont
il fit preuve dans ses dernières années à l’égard des
figures montantes de la mise en scène. Pourtant, c’étaient
bien eux : Copeau, Jouvet et Pitoëff qui s’apprêtaient
à persévérer sur la voie qu’il leur avait lui-même tracée.
Julie
de Faramond
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