"Ce dont on ne peut parler c'est
cela qu'il faut dire"
Michel Baudinat opère dans le texte de Valère
Novarina comme un personnage errant. Fuguant dans les couloirs d'une uvre qu'il
porte dans son corps d'acteur depuis longtemps, il tisse des réseaux entre des
monologues, créant ainsi un étrange dialogue, sorte de polyphonie individuelle.
A propos de cet acteur fétiche et de cette
magistrale logorrhée, Valère Novarina parle de Variation Baudinat, comme on parle des
Variations Goldberg à propos des fugues de Bach. Il faut dire que la qualité du jeu et
la force du texte justifient pleinement la comparaison.
Baudinat a le pouvoir d'enrichir la vacuité de
l'espace de sa seule présence, peuplant de sa voix les murs usés de la petite salle du
théâtre de Châtillon. Véritable Passion à laquelle il nous est donné d'assister, les
mots voraces de Novarina dépècent l'acteur, animé par la souffrance, épuisé, en
sueur. Il faut dire que Baudinat est un fidèle parmi les fidèles : voilà plus de quinze
ans qu'il fréquente ce Verbe animé, créateur et dévorateur de la bouche même de qui
le prononce. Corps tendu entre Le Babil des classes dangereuses, Le Drame de la
vie, Vous qui habitez le temps, Je suis, Le Repas, L'Espace
furieux et La Chair de l'homme, Baudinat rayonne d'une sorte de volubilité
méditative.
Une nouvelle fois, il s'agit de formuler
l'impossible coïncidence âme-corps, verbe-chair. Et c'est dans la formulation
elle-même, dans la prolixité que Novarina résout cette contradiction ontologique : la
parole se fait chair. La pensée de la mort c'est le cadavre de soi se portant lui-même,
l'esprit c'est le trou par lequel on pense, la parole, c'est la vie et la mort qui
s'écoulent de nous, bref, l'existence, c'est "ce dont on ne peut parler, c'est cela
qu'il faut dire".
Michel Baudinat est ce danseur désespéré
tentant de saisir sa propre consistance. Acteur fuyant autrui, il incarne
magistralement cet homme impuissant à s'échapper à lui-même.