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Ecrire sur Ilka équivaut en général à broder avec le
très peu d'informations que l'on a d'elle, ou à se perdre
en hypothèses hasardeuses. Pour éviter de tomber expressément
dans ces deux travers, j'essaierai de conter quelles
furent mes impressions lorsqu'à plusieurs reprises je
croisais sa route.
J'avais
16 ou 17 ans la première fois que je la vis. C'était
au festival d'Avignon, sous la terrible chaleur de juillet.
Sur la place du Palais des Papes était installée une
curieuse cahute : un ramassis de chiffons, de draps
percés, étendus sur de la ficelle attachée de part en
part sur deux ou trois portants. Je dis cahute, je dis
portant, parce qu'il faut bien nommer d'une façon ou
d'une autre ce qui lui servait à délimiter son espace
de jeu, mais ces termes sont finalement assez impropres
à définir ces objets détournés, déguisés, récupérés
ici ou là. Au milieu du demi cercle que formait cet
attirail, béait une sorte de malle ou de grosse valise,
et, non loin, un curieux personnage masqué, une vieille
vêtue de haillons noirs, agitait une poussette vide.
Si les gens ne s'étaient pas agglutinés autour, pour
voir, on aurait pu croire une femme folle comme on en
croise parfois, qui radote, seule, décrochée bel et
bien du réel.
Il ne s'agissait
pourtant pas de cela, et je restais plus d'une heure,
la bouche entrouverte, ignorant le soleil et la foule,
littéralement happée par Les Métamorphoses, première
création d'Ilka Schönbein. Peu à peu, sur une bande
son mal enregistrée, la vielle se mua en femme, sur
les genoux de laquelle une petite fille en nattes, chiffons,
et pâte à bois vint s'assoir. La mère et la fille, vinrent
au devant de la scène ; les jambes d'Ilka départagée,
un bas de fillette sur l'une s'agitant dans les plis
de la jupe courte de l'enfant, l'autre gainée de sombre,
marchant du pas calme et mesurée de la mère. Ca n'était
que le début de cette atmosphère étrange et triste.
Guerre, misère et mort, les femmes du ghetto défilaient
une à une sur de vieilles chansons allemandes, tombées
dans l'oubli. La jeune fille disparut, dans quelques
plis du décor, et sans masque cette fois la marionnettiste
se prit à danser avec un homme que figurait un haut
de forme et une veste sur un cintre. L'homme se transforma
en corbeau qu'Ilka, effrayée, faisait s'agiter d'une
main au dessus d'elle. Le corbeau engrossa la jeune
femme et disparut. Une main sous sa robe pour nous mimer
son ventre, les yeux écarquillés, nous contant sa surprise,
la belle s'allongeât sur un haillon sale et mis au monde
un nouveau né braillard, dont nous vîmes chacun des
membres sortir de son entre jambes.
Je mets
quiconque au défi de ne pas être ému devant cette scène.
Les images
continuèrent de se succéder devant un public de rue,
médusé, silencieux, attentif, comme rarement. L'allégorie
du nazisme tour à tour corbeau puis araignée, dont la
toile se tissait autour de ces fantômes, droits sortis
de l'imaginaire de l'artiste, des femmes à son image,
des marionnettes, des masques crées par ses mains agiles.
L'humanité moribonde s'était recroquevillée dans le
frêle corps d'Ilka, lequel n'en finissait pas de se
dédoubler, racontant un mariage derrière des barbelés,
une valse avec la mort… Je quittais Avignon cet été
là après avoir vu de petits spectacles et de plus conséquents
(Caubère, notamment) mais aucun ne me laissait une trace
comme celui de cette femme dont j'ignorais tout, et
dont j'écorchais le nom que j'avais entendu souffler
au moment de la quête.
Bien des
années plus tard, je trouvais l'affiche de l'artiste
dans la petite chambre d'un ami. Il l'avait vu à Aurillac,
ou à Châlon, elle tournait encore, avec le même spectacle.
J'en fus ravie. C'est un documentaire sur Arte qui me
remit sur sa piste, elle s'était laissée filmer, dans
sa roulotte. Son visage marqué par dix années de galère
sur les routes, avec ses haillons, ses chiffons, sa
musique passée de mode. Elle expliquait en terme brefs
son inadéquation au monde moderne, ne s'étalait pas
outre mesure. Réservée, sauvage, toute à ses marionnettes
et à son récit muet sur la Shoah.
La dernière
fois que j'assistais à son spectacle, ce fut au théâtre
de Châtillon ou en plus des Métamorphoses elle
présentait une nouvelle création pour enfant, Le
Roi Grenouille, que je n'eus pas la chance de découvrir.
Par contre, je me délectai à nouveau de ce spectacle
mûri, travaillé, embelli par le temps. La salle était
comble et, comme un seul homme, le public se leva pour
applaudir le vol de la colombe qui clôt ce voyage improbable.
Quant je demandai une interview à l'attachée de presse
du théâtre, on me fit bien comprendre que la lune serait
plus simple à obtenir qu'une entrevue avec Ilka, marionnettiste
originale, danseuse étrange, dont l'univers offert à
ceux qui d'ordinaire ne vont pas au théâtre semblait
ne pas souffrir de contact trop abrupt avec le monde
moderne. Position que l'on ne pouvait qu'approuver,
tant, à la vue du spectacle, il semblait impérieux de
protéger cette forme originale, de toute scorie marketing
ou médiatique.
Nombreux
sont ceux, comédiens, danseurs, plasticiens, artistes
de rue, qui reconnaissent en elle un maître absolu...
Voilà tout
ce que je sais de la mystérieuse Ilka, guettez la dans
vos villes, soyez attentifs aux vieilles qui se promènent
en nippes déchirées avec des poussettes vides.
La
m.
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de Flu.
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