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Cabane de l’Odéon
L’Idiot,
dernière nuit

 

Mychkine/Rogojine :
un duo pour la mort

Il y a une quinzaine d’années déjà, Balazs Gera, véritablement hanté par l’œuvre de Dostoïevski, discutait avec Zeno Bianu, d’une éventuelle adaptation à la scène de L’Idiot, avec dans le rôle du prince Mychkine, Denis Lavant. C’est chose faite. Aujourd’hui, La Cabane de l’Odéon présente un spectacle intriguant, mouvant comme les diverses

strates de la pensée qui viendraient s’échouer sur l’espace clôt d’un plateau de théâtre, transformé à l’occasion en étrange terrain de jeu.
C’est que la réflexion dramaturgique menée à partir de l’écriture proprement vertigineuse de Dostoïevski à entraîné une redéfinition radicale de l’espace théâtral, chez cet artiste hongrois. Pour laisser le champ libre à un texte dans lequel la mort et l’amour renaissent perpétuellement de leur présence alternée et supporter le poids de personnages dont les points de vue se traversent sans cesse, la scénographie a tout misé sur un espace mental et spirituel. Les spectateurs s’affrontent comme dans un portrait au miroir, cédant entre eux une zone lambrissée, concave et ovoïde, comme un ventre de femme enceinte, une coque naufragée, voire l’espace d’un champ magnétique ponctué de ses deux pôles.

Il faut dire que Zeno Bianu s’est emparé de L’Idiot en n’en retenant que la trame onirique, ne s’attachant qu’à sa fin, tout en la dépassant. Il en a extirpé les deux figures à l’amitié énigmatique, le prince Mychkine et Rogojine, deux êtres fantomatiques essentiellement différents et si inextricablement liés l’un à l’autre. Tandis que l’un est enraciné dans la vision d’un dieu mort, une des visions du peintre Holbein, l’autre est prisonnier de la passion pour une femme, Nastassia Filipovna, qui se sert de son ignominie pour accéder au sacrifice. Mychkine avait prévenu Rogogine : il parviendrait à épouser la femme, mais ce serait pour la tuer une semaine après.

Dans le travail De Balazs Gera, le passage qui s’opère entre les fantasmes complémentaires de ces deux hommes prend toutes sa puissance dramatique en s’incarnant dans l’espace vertigineux et distordu de la scène: deux portes se font face. Les comédiens oscillent de l’une à l’autre. Ils se frottent à ces brèches conçues comme des reflets, sans que l’on ne sache jamais si elles ouvrent sur un monde du dedans ou du dehors.

Denis Lavant et Vincent Schmitt, jouant de leur étonnante ressemblance physique, parachèvent cet inextricable processus de dédoublement déformant. D’ailleurs, n’a-t-on pas l’impression d’assister, dès la scène initiale, à la naissance de frères siamois ? Accolés dos à dos, tous deux émergent du " nombril " de la scène, comme un seul être monstrueux. Ponctuant la rotondité du plateau d’une trappe circulaire, le metteur en scène avoue en effet, s’être amusé avec sa scénographe, à multiplier les points de rencontre entre l’intérieur et extérieur.
Ne nous étonnons pas alors si au sens littéral, c’est une entrée en scène qui s’effectue lors de la scène finale. Nastassia a été tuée. Sa mort devient le lieu même de la réunion mystérieuse de Mychkine et Rogogine. Sur son corps déjà pourrissant, ils tendent un drap qui la recouvre et qui les unit. La plateau sphérique joue alors sa fonction allégorique, car c’est sur ce ventre de bois que les deux hommes se rencontrent et s’engouffrent comme au centre du sein maternel. La trappe à nouveau est franchie, mais dans l’autre sens cette fois, laissant le spectateur médusé devant un étrange effacement, véritable vision d’entropie.

Virginie Lachaise

[interview de Balazs Gera]

L’Idiot, dernière nuit
De Zéno Bianu
D’après l’œuvre de Fédor Dostoïevski
Mise en scène : Balazs Gera
Lumière : Gaëlle de Malglaive - Son : Serge Robert - Scénographie et costumes Elissa Bier - Avec : Denis Lavant et Vincent Schmitt - Du 10 novembre au 11 décembre 1999, à la Cabane de l’Odéon, à 20h00


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