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au Théâtre Marigny jusqu'au 14 janvier

Huis-clos
de Jean-Paul Sartre
Mise en scène : Robert Hossein

En guise de préambule, la voix de Sartre. Une voix calme pour une pièce plongée dans la pénombre. Sartre s'explique sur cette formule par trop galvaudée, "l'Enfer c'est les autres", formule qui est l'estampille de Huis-clos depuis bientôt soixante ans. Au Théâtre Marigny se rejoue donc la pièce de Sartre. Elle n'a pas pris une ride. Et Robert Hossein a tenu à rester fidèle au texte et à l'esprit du théâtre sartrien.

Trois êtres damnés se retrouvent dans un enfer qui dépasse leur imagination. Il n'y a pas de grils, pas de marmite bouillante, pas de tenailles. Pas même, semble-t-il, de tortionnaires. Rien de tout cela. Trois êtres qui débarquent dans une drôle d'éternité, trois êtres que rien ne rapproche et qui ne vont pas tarder à s'entre-déchirer. Chacun voit dans le regard de l'autre sa propre séquestration. Et par la bouche d'Estelle (Claire Borotra), bourgeoise naïve, la danse macabre est ouverte : "le bourreau est chacun de nous pour les deux autres". Le regard d'autrui devient alors une menace. Chacun est pour l'autre un espion. Ils ne se regardent pas, ils se dévisagent en se volant leur intimité. Le pacifiste Garçin (François Marthouret), qui croit pouvoir "rester dix mille ans sans parler", supplie les deux femmes de se taire. Car en ces lieux, la parole agît comme une crucifixion. La parole se veut insultante, blessante, et l'insulte vaut autant si ce n'est plus qu'un acte.

Pour seule séquestration physique, une porte verrouillée. Ca paraît bien léger. Détrompez-vous. La torture morale est bien pire. Les mouvements d'humeur sont là pour le prouver. Chacun fait agressivement à l'autre son procès. Puis ils passent l'éponge sur leur déboires passés, se rabibochent l'espace d'une minute et les voilà encore se chamaillant. Chacun délire dans son coin, les souvenirs défilent dans la mémoire, donnant lieu à des monologues qui n'en sont pas vraiment. La parole devient vertige. Les idées sont montées en épingles. Promiscuité d'un enfer où l'obsession d'être pour l'autre un bourreau devient pire qu'un châtiment physique. A la promiscuité s'ajoute l'étouffement, à la chaleur du lieu s'ajoute la tension intérieure des personnages.

Les gestes sont à double sens ; saisir l'autre pour mieux le repousser, saisir l'autre pour mieux se l'accaparer. Posséder le corps, voilà une façon énergique de s'emparer de l'âme ennemie.

Ce trio de réprouvés voudrait s'apprivoiser mutuellement. Mais les rires sarcastiques demeurent les seules réponses. Entre raillerie et rage, chacun dilapide son capital d'amertume et se livre à l'autre, les nerfs à vif. Les âmes sont nues, les corps trépignent. Comme la froide Inès (Claire Nebout), digne des femmes diaboliques de Barbey d'Aurevilly, qui ne tient pas en place. L'alternance du cocasse et du sentencieux confère à la pièce une tonalité étrange, qui frise tantôt le burlesque, tantôt le pathétique. La scène évoque les tableaux à la Edward Hopper : mal-être, malaise, solitude.

Le rideau tombe et la lumière se rallume, mais le supplice continue. Comme la formule de Garçin le suggère, la pièce "reste en suspens". Ce n'est qu'une situation qui se clôt. On salue donc le retour remarqué d'une pièce qui n'a jamais vraiment disparu.

Anthony Dufraisse

Huis clos
Mis en scène par Robert Hossein au Théâtre Marigny (Salle Popesco) Carré Marigny, 75008 Paris tel : 53 96 70 20
Jusqu'au 14 janvier

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