|
En
guise de préambule, la voix de Sartre. Une voix calme
pour une pièce plongée dans la pénombre. Sartre s'explique
sur cette formule par trop galvaudée, "l'Enfer c'est
les autres", formule qui est l'estampille de Huis-clos
depuis bientôt soixante ans. Au Théâtre Marigny se rejoue
donc la pièce de Sartre. Elle n'a pas pris une ride.
Et Robert Hossein a tenu à rester fidèle au texte et
à l'esprit du théâtre sartrien.
Trois
êtres damnés se retrouvent dans un enfer qui dépasse
leur imagination. Il n'y a pas de grils, pas de marmite
bouillante, pas de tenailles. Pas même, semble-t-il,
de tortionnaires. Rien de tout cela. Trois êtres qui
débarquent dans une drôle d'éternité, trois êtres que
rien ne rapproche et qui ne vont pas tarder à s'entre-déchirer.
Chacun voit dans le regard de l'autre sa propre séquestration.
Et par la bouche d'Estelle (Claire Borotra), bourgeoise
naïve, la danse macabre est ouverte : "le bourreau
est chacun de nous pour les deux autres". Le regard
d'autrui devient alors une menace. Chacun est pour l'autre
un espion. Ils ne se regardent pas, ils se dévisagent
en se volant leur intimité. Le pacifiste Garçin (François
Marthouret), qui croit pouvoir "rester dix mille ans
sans parler", supplie les deux femmes de se taire. Car
en ces lieux, la parole agît comme une crucifixion.
La parole se veut insultante, blessante, et l'insulte
vaut autant si ce n'est plus qu'un acte.
Pour
seule séquestration physique, une porte verrouillée.
Ca paraît bien léger. Détrompez-vous. La torture morale
est bien pire. Les mouvements d'humeur sont là pour
le prouver. Chacun fait agressivement à l'autre son
procès. Puis ils passent l'éponge sur leur déboires
passés, se rabibochent l'espace d'une minute et les
voilà encore se chamaillant. Chacun délire dans son
coin, les souvenirs défilent dans la mémoire, donnant
lieu à des monologues qui n'en sont pas vraiment. La
parole devient vertige. Les idées sont montées en épingles.
Promiscuité d'un enfer où l'obsession d'être pour l'autre
un bourreau devient pire qu'un châtiment physique. A
la promiscuité s'ajoute l'étouffement, à la chaleur
du lieu s'ajoute la tension intérieure des personnages.
Les
gestes sont à double sens ; saisir l'autre pour
mieux le repousser, saisir l'autre pour mieux se l'accaparer.
Posséder le corps, voilà une façon énergique de s'emparer
de l'âme ennemie.
Ce
trio de réprouvés voudrait s'apprivoiser mutuellement.
Mais les rires sarcastiques demeurent les seules réponses.
Entre raillerie et rage, chacun dilapide son capital
d'amertume et se livre à l'autre, les nerfs à vif. Les
âmes sont nues, les corps trépignent. Comme la froide
Inès (Claire Nebout), digne des femmes diaboliques de
Barbey d'Aurevilly, qui ne tient pas en place. L'alternance
du cocasse et du sentencieux confère à la pièce une
tonalité étrange, qui frise tantôt le burlesque, tantôt
le pathétique. La scène évoque les tableaux à la Edward
Hopper : mal-être, malaise, solitude.
Le
rideau tombe et la lumière se rallume, mais le supplice
continue. Comme la formule de Garçin le suggère, la
pièce "reste en suspens". Ce n'est qu'une situation
qui se clôt. On salue donc le retour remarqué d'une
pièce qui n'a jamais vraiment disparu.
Anthony
Dufraisse
|