Palerme, se déplaçait à la
Manufacture des illets, à Ivry. Chaque soir, les acteurs de la troupe allaient
sadonner à des rôles différents en jouant alternativement, Hamlet, Mesure pour
Mesure et Le songe dune nuit dété de Shakespeare.
Cest en 1996 que lacteur et metteur en scène florentin, Carlo Cecchi décide
de monter le projet de cette trilogie. Lidée est simple, ambitieuse et unique (pas
seulement en Italie). Il sagit dinventer un système productif et créatif
différent, occupant de nombreux jeunes comédiens durant plusieurs mois, de nombreux
poètes aussi, tous désireux de faire resurgir des ruines de la ville rompue par le crime
et la corruption, un théâtre neuf. Le choix de Shakespeare est donc évident. Comme le
dit Cecchi lui-même, "dans un quartier qui témoigne dun passé de corruption,
de violence et de mort, que peut-on faire de mieux que de jouer Shakespeare ?". Mais pourquoi Hamlet ouvre-t-il le premier volet de ce
triptyque ? Cecchi pense que ce qui est en jeu dans cette pièce, ce nest pas
sa "modernité", comme on parle de la modernité dAntigone, mais
son essentielle barbarie. Ainsi, la représentation dHamlet dans une ville au
théâtre croulant comme Palerme, prend à nen pas douter la valeur symbolique de
léternité du Théâtre
On est loin alors de quelconques préoccupations de
réactualisation des thèmes à luvre dans cette pièce. Et le fait que
lon ait opté pour un jeu en costumes modernes nentre pas un instant dans
cette logique. La tragédie dHamlet naît avant tout de limpossible
coexistence de lintellect et du barbare. Hamlet est lotage de sa famille,
prisonnier dune mère incestueuse et dun oncle fratricide, il nen
demeure pas moins uni par les liens du sang. Lorsque le spectre de son père lui impose
lélan de la vengeance, il souffle simultanément la défaite aux oreilles de son
fils. Car, si Hamlet noublie jamais ce quil doit à son père,
lassassinat projeté de sa mère ne doit pas se transformer en crime dénaturé. A
linstant de labattre, lintervention du Spectre, qu'il est seul à même
dentendre et de voir, crée un étrange moment de suspension tragique.
Lintense désarrois de la mère émane, semble-t-il, plus de la vision de la folie
de son fils que de la crainte de sa propre mort. Cecchi dit à ce propos que le Spectre
fait à cet instant "sauter les défenses maternelles". Face à la terreur
imprimée sur le visage de la mère, Hamlet demande "Madame,
quavez-vous ?" et elle de répondre : "Hélas, quavez-vous
vous-même ?". Suivant lidée montaignienne que "cest sur les
êtres frêles que la pensée agit le plus fortement", la mère est convaincue dans
le même moment que son fils est fou et que son fils a raison.
La force de la mise en scène et du jeu des comédiens
reposent sur une sobriété liée à une étonnante densité. Au sein dun univers
bourgeois décadent, proche de celui qui règne dans les vieilles familles mafieuses
siciliennes, se déploie la gangue vermoulue de la corruption. Là, Hamlet, trop lucide et
trop fier pour supporter leffronterie du crime, agit comme le ver rongeur. Dans ce
monde pourri, seul le massacre est à même dachever la tragédie : après la
fin de la famille, il nest point dordre à espérer. On le sait dès le
départ, Hamlet nagit pas sous le coup dune quête, mais sous le sceau de
lirréparable. En cela, il nest pas un protagoniste, mais le Destin lui-même.
Magnifiquement interprété par Valério Binasco, il est, sous la houlette de Carlo
Cecchi, ce jeune intellectuel, sublime et désabusé, dont la folie ne se répand que dans
les canaux souterrains dune passion dévastatrice, cachée et violente comme on la
rencontre parfois dans les héros de roman nés sur le sol de la Sicile.
Virginie
Lachaise
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Mise en scène
de Carlo Cecchi
Traduction de Cesare Garboli
Avec Tommaso Ragno, Maurizio Donadoni, Iaia Forte, Valério Binasco, Dario Cantarelli,
Vincenzo Ferrera, Viola Graziosi, Elia Schilton, Vito di Bella, Arturo Cirillio, Paolo
Mannina, Alessandro Baldinotti, Carlo Cecchi, Matteo Bavera, maurizio ScottoLumières : Pasquale Mari
Musiciens : Mario bajardi, Elio Anselmo, Giuseppe Cusumano |