L'insoumission dans un cocon
C'est dans la petite "librairie des écrivains"
à Moscou, entre 1918 et 1920 que s'inventa entre autres lieux, un théâtre de
résistance, sorte de havre où purent exister encore les mots qui dressaient leur
barrière à la dictature de l'esprit. Elle était animée par un petit groupe de
passionnés ayant admis une bonne fois pour toutes que l'on ne vit pas que de pain, mais
de poésie surtout.
Dans la fiction, Patrick Sommier et Jean-Christophe Bailly
décident d'en prolonger l'existence. Durant cinquante ans, il en font l'oratoire de ceux
qui jamais, en pleine tragédie du stalinisme, ne voulurent avouer la défaite de la
pensée en Union Soviétique.
Dom Knigui tresse les textes de Ossorguine,
Clovski, Mandelstam, Chalamov et bien d'autres. Portée par une troupe de comédiens,
cette étrange construction débute comme une comédie. Parmi les livres, on discute de
littérature en tentant de se chauffer tant bien que mal autour d'un samovar tiède,
étant bien entendu qu'il est inadmissible d'y jeter un quelconque livre pour en alimenter
la flamme, pas même un "livre de dame". Boulgakov avait raison, "les
manuscrits ne brûlent pas".
Procédant de manière très orthodoxe suivant le schéma
de la succession des époques, ce spectacle se caractérise par son manque de chair et
surtout s'illustre par une absence étonnante de tension dramatique indispensable à toute
représentation. Certes, de temps à autres, de beaux moments choraux répétés sous la
direction de Mikhaïl Alexandrov du Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg, jettent quelque
chaleur dans ce recueillement purement intellectuel. Mais, bien souvent, les tentatives de
jeu qui visent à exprimer le délabrement de l'individu au cur des camps ou tout au
contraire, la joie de la paix retrouvée ne convainquent pas.
Au bout du compte, seule la volonté de celui que l'on
appelle "monsieur Russie" dans le milieu théâtral, à vouloir nous faire mieux
connaître une littérature méconnue et exceptionnelle est réellement appréciable. Mais
que de sagesse dans la forme, que de prudence! Peut-on admettre une telle frilosité quand
il s'agit d'évoquer comment on se pressait la mémoire, au fond des camps, pour faire
revenir quelques vers indispensables à la survie d'un homme à qui on ne donnait pas de
pain?
Au fond de cette librairie", finalement, les bruits du
monde paraissent étouffés. On se doute bien que telle n'était pas l'intention de
l'auteur.
Virginie
Lachaise |
Dom
Knigui (La maison des livres)
D'après Mikhaïl Ossorguine, Victor Chlovski, Ossip Mandelstam, Lydia Guinzburg,
Varlam Chalamov, Anatoli Smelianski et Anna Akhmatova, Mikhaïl Boulgakov, Anatoli
Mariengof
Mise en scène : Patrick Sommier
Direction littéraire et adaptation : Jean-Christophe Bailly
Direction musicale : Mikhaïl Alexandrov
Décor : Francesco Rubino
Avec : réginald Huguenin, Grigiri Manoukov, Laurent Manzoni, Christiane Millet,
Photini Papadodyma, Mark Saporta et Laurent Wagshal (piano)Du 10 au 30 mars 2000
Aux Ateliers Berthier. Réalisation : Odéon-Théâtre de l'Europe |