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Jalousie, désobéissance paternelle, trahisons sordides,
enlèvement d'enfants, épopée amoureuse, voilà les thèmes
de Cymbeline, petit bijou oublié du dramaturge
anglais que revisite Philippe Calvario au théâtre des
Amandiers.
Dès
le lever de rideau, on est surpris par une atmosphère
post-apocalyptique et secoué par une musique et des
voix aux intonations métalliques. Philippe Calvario
a accouché d'un univers chaotique et violent plongé
dans une sorte de clair-obscur, un univers grouillant
d'ombres malfaisantes, un peu comme le tableau d'Ingres,
Le Songe d'Ossian. Loin de tout académisme, ce qui
ne peut que nous ravir, l'ancien assistant de Patrice
Chéreau sur Henri VI et Richard III, s'est
véritablement passionné pour cette pièce qui méritait
mieux que d'être vouée à l'oubli. Elle préfigure
en effet aussi bien Othello pour sa noirceur
que Roméo et Juliette pour ses vertiges sentimentaux,
et on s'étonne que cette pièce n'ait
pas encore conquis ses lettres de noblesse.
Sur
une tapisserie futuriste en un temps mythique, les personnages
s'agitent, se déhanchent, tandis que les mots d'esprit
tranchent l'air comme autant de poignards aiguisés.
La frivolité égaie l'oreille, la farce anime les zygomatiques
et le tragique emballe le tout sans pathos.
Ce n'est pas une pièce de tout repos : nous sommes ballottés
sans relâche d'épisodes tragiques en prémonitions et
complots démoniaques, jusqu'à ces brutales décompressions
pendant lesquelles s'échappent de toutes parts persiflages
et franche rigolade. Parce qu'on rit énormément dans
Cymbeline. C'est un acquis et un atout. Avec
habileté, Calvario a su moduler le tragique autour des
formules qui jalonnent le texte, donnant ainsi à la
pièce des résonances ubuesques. On est sensible à la
débauche d'énergie des comédiens, à l'approche décalée
de l'œuvre et surtout au mélange risqué, mais réussi,
de l'opérette, de la comédie musicale et du carnaval.
Cymbeline prend donc une tournure inattendue
qui n'est pas pour nous déplaire. Mais de ces accès
de délire cocasses et de ces cabrioles cabotines, certains
diront que cela est ni plus ni moins que du mauvais
goût. Mais le côté "kitsch" de la mise en scène n'a
rien de gênant; il rehausse, par son contraste, la gravité
du destin machiavélique qui s'abat sur la princesse
et son amant.
Cymbeline peut être lu au miroir de notre époque
comme un conte férocement moderne. Les tourments des
anciens ne sont pas si éloignés des nôtres : une époque
sans compassion, des amours fragiles, le poids de la
condition sociale. Calvario a été attentif à cette violence
abrupte et en fait très bon usage. Avec son Deus ex
Machina classique, l'allégorie se termine à la manière
d'un conte de fée. Les masques tombent, les retrouvailles
réconcilient les ennemis. Bien que l'interprétation
de cette jeune troupe soit très inégale. On peut parier
que Cymbeline tiendra solidement l'affiche.
Anthony
Dufraisse
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