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Ludovic Lagarde a choisi de monter Le Cercle de Craie caucasien
dune manière qui risque deffaroucher les tenants du
brechtisme traditionnel. Oeuvre dite de la maturité, dans
laquelle Brecht sest inspiré dune légende chinoise dont le
dénouement est comparable au jugement de Salomon et
dont laction se situe dans un lieu et une époque mal définis,
cette pièce a souvent été considérée comme une des moins
politiques de Brecht. Cest pourquoi, elle a souvent donné lieu
a des mises en scène hautes en couleur qui, dans une vision
folkloriste béate, négligeaient den examiner les
contradictions.
Pourtant, la pièce commence par une question posée au public à
travers laffrontement de deux kolkhozes qui se disputent la
gestion dune même terre. Dune part ceux qui y sont nés et
qui aspirent à y revenir perpétuer une agriculture
traditionnelle, de lautre, les modernistes, qui dans une terre
quils ont défendue des assauts de larmée hitlérienne, ont
conçu un vaste plan dirrigation. La question se trouve résolue
dans ce cas particulier grâce à une mutuelle compréhension et
une forte dose de persuasion de la part de lagronome du
kolkhoze moderniste. Dans
labsolu, la question nest pas résolue pour autant, cest
pourquoi les protagonistes de ce prologue vont jouer une pièce
dont le sujet nest pas étranger, selon un des personnages, à
la question quils se sont posée. Ce nest donc pas une
illustration du problème posé ni un argument en faveur de
lune ou lautre des parties mais une mise en perspective.
Certes, ce prologue fleure bon lépoque de la construction
triomphale du « socialisme » en RDA. Que fait alors
Ludovic Lagarde ? Au lieu de mettre en scène lhistoire de
la fille de cuisine qui recueille le fils du gouverneur, comme
elle existait en soi en oubliant le prologue sitôt joué, il
construit un spectacle comme on imaginerait la mise en scène de
ces « pièces didactiques » que Brecht écrivait au début
des années trente pour former les militants communistes à la
dialectique. Ainsi le plateau ne supporte que les sept comédiens et « quelques
séries d'objets figurant les restes dun village du Caucase dévasté
par les combats contre les nazis » comme lexplique
Ludovic Lagarde dans le dossier du spectacle. Ces objets sont
utilisés dans leur fonction propre (les chaises servent à
sasseoir) ou figurée (elles servent aussi à représenter un
changement de scène et de lieu quand les acteurs, seuls ou en chur
les brandissent au-dessus de leur tête.) Le tout est joué dans
une grande économie de moyens et de jeu. Les comédiens qui se
partagent les quarante rôles de la pièce contrefont leurs voix
et utilisent ingénieusement les quelques pièces de leur costume
pour figurer une armure, une robe de juge, un linceul ou un voile
de mariée. Cette remarquable économie de moyen renvoie à ce que
Ludovic Lagarde a tenté : considérer la scène « comme
lieu même de lexpérience, de lessai, de lesquisse.» Ce
qui est expérimenté, ici, cest une nouvelle lecture de Brecht
à laquelle nous avons trop souvent appelé pour ne pas saluer
cette tentative plutôt heureuse.
Julie de Faramond
Ludovic
Lagarde : l'interview |
| Le
Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, musique de Paul
Dessau, traduit par François Rey et Violaine Schwartz, mis en scène
par Ludovic Lagarde, avec Pierre Baux, Eric Challier, Juliette
Failevic, Christiphe Micoli, Laurent Poitrenaux, Mireille Roussel
et Violaine Schwarz. Jusquau 14 mai au Théâtre des Quartiers
dIvry, le 23, 24 et 25 mai au Nouveau Théâtre dAnger, le
30 mai et 4 juin à la Manufacture de Nancy, le 6 et 7 juin à
lAtelier du Rhin de Colmar. |