Du sur mesure
C'est dans l'un des plus somptueux et des plus charmants
théâtres de la ville que Peter Brook pose son Costume. Et soudain, nous ne sommes
plus dans le théâtre des Bouffes du Nord, non, nous sommes au fin fond d'un township. Le
décor est des plus rustiques : sur une natte rouge, un pauvre lit à ressorts trône,
vêtu de sa couverture orange vif. Alentours, quatre chaises, un bouquet de fleurs
artificielles posé à même le sol, deux portes cintres encadrent l'espace. Lové dans
l'intimité d'un jeune couple, nous assistons au réveil ému de Philémon et Matilda qui
s'aiment au cur de Sophiatown. Le trésor de
Sophiatown, ce sont ses habitants
c'est le narrateur qui parle, magnifiquement joué
par Sotigui Kouyaté.
Dans cette ville, tout prend l'eau, trente habitants par
immeuble partagent les mêmes toilettes
mais qu'importe. A Sophiatown, on chante, on
s'aime, on part au boulot en échangeant des banalités avec les voisins : on est heureux.
Enfin, presque
Comme dans les contes de l'Age d'or,
il y a toujours un moment où s'immisce le serpent. Un jour, Philémon apprend qu'il est
cocu. De retour dans son havre, il surprend dans son nid d'amour un oiseau qui ne devrait
pas s'y trouver. L'amant de Matilda n'a que le temps de s'envoler en slip par la fenêtre,
laissant sur le carreau son costume.
Plus qu'un instrument de vengeance du mari à l'encontre de
sa femme adultère, le costume, véritable personnage, va s'imposer de toute son
inquiétante vacuité au sein du couple. Objet de culte qu'il faut chérir, convier à sa
table, coucher dans son propre lit, la fatale défroque poussera Matilda vers la mort.
Cette pièce de Mothobi Miloaste débute comme une mélodie
légère qui verrait ses harmonies rompues par de fausses notes, de faux accords, jusqu'à
ne laisser entendre à la fin que le grincement de la tragédie. Peter Brook a
privilégié la simplicité absolu des gestes, de la mise en scène, des objets. Avec une
pudeur sans pareille, il a laissé libre le jeu de ses comédiens, pris dans l'entrelac du
récit et du dialogue. On sent dans cette mise en scène une communion établie avec
l'état d'esprit de ces jeunes troupes de théâtre sud africaines qui fleurirent après
l'Apartheid. Ici, derrière la naïveté de la fable, entre deux anecdotes et un tour de
chant jazzy, c'est le fil de la souffrance qui se dévide.
Le public est conquis par cette étrange histoire
douce-amère, étonné et touché par sa simplicité.
Virginie
Lachaise |