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Une rhétorique qui ne convainc pas
La Societas
Raffaelo Sanzio de Cesena revient brûler les planches
du théâtre de l'Odéon. Un an après Genesi,
triptyque au goût de soufre et de mort, Romeo
Castellucci remonte Giulio Cesare, un spectacle
qui explore une fois encore les limites du corps humain,
ses difformités et ses mutilations, et à travers elles,
les possibilités multiples de la voix et du langage.
Le Giulio Cesare de Shakespeare n'est ici qu'un
prétexte, une trame esquissée sur laquelle viennent
résonner les mots antiques des grands historiens, Suétone,
Tacite, Appien, Salluste, Jules César lui-même et des
rhétoriciens comme Cicéron ou Quintillien.
En 1998,
le spectacle avait suscité au Festival d'Avignon une
vive émotion, suivie d'une polémique. On y présentait
des acteurs malades, obèses, opérés du larynx, anorexiques…
jouant de leur handicap pour dévoiler une parole autre,
tour à tour démembrée ou envahie par la chair, se traçant
difficilement un parcours dans le corps de l'acteur
et plus difficilement encore du corps traversé à l'oreille
du spectateur. Trois ans après, La Societas Raffaelo
Sanzio a fait du chemin, on reconnaît son style et c'est
peut-être paradoxalement ce qui commence à déranger.
Contrairement à Genesi, dont la luxuriance ne
sombrait jamais dans la simple séduction plastique,
mais valorisait le choc émotif dû à une mécanique imparable,
Giulio Cesare se complaît un peu en seconde partie
de spectacle, dans une inertie esthétique dont les vertus
soporifiques ne sont pas négligeables.
Le but avoué
est d'ailleurs excessivement intellectuel. Il s'agit
de mettre en scène la force de la rhétorique en Occident,
sous l'Empire, que ce soit à l'époque de Gorgias ou
sous Napoléon. La forme verbale toute puissante, imposant
son hégémonie sur tout contenu, sur l'idéologie même
est passée au crible, traquée jusqu'au fond de la gorge
de l'orateur avec une caméra qui filme ses cordes vocales.
La rhétorique, pur effet dramatique, n'ayant rien autre
à exposer que sa propre vanité, sa propre richesse devient
sous l'oeil de Castellucci l'inventrice et la spectatrice
des effets d'art qu'elle engendre. Simultanément, elle
développe un discours de vérité sur elle-même, dévoilant
ses techniques. En ce sens, c'est la rhétorique qui
est la forme absolue de cette "écriture inaudible" si
chère à la Societas Raffaelo Sanzio. "Inaudible" et
inadmissible donc, la rhétorique circule logiquement
dans des corps improbables. Brutus est incarné par une
jeune femme anorexique, Jules César, par un vieillard
décharnée, quant à Antoine il se livre à une oraison
infinie en la personne d'un homme à la gorge trouée.
Et quand par miracle, le corps est épargné, le spectacle
lui, ne l'épargne pas longtemps. Et c'est ainsi que
l'on voit l'un des comédiens inhaler de l'hélium afin
de déformer sa voix.
L'objectif
est clair: saboter le corps, traquer l'origine organique
du langage, dérégler la voix et ne livrer que les cordes
d'une machine humaine, un univers "désorbité par le
meurtre de César". "Giulio Cesare" est un spectacle
exigent, intransigeant et souvent d'une beauté inouie.
On songe en particulier aux scènes du début, opposant
Cassius et Brutus au travers de voilages, deux spectres
issus de la Porte des ombres et venus hanter la "nekuia",
la chambre des morts, ou bien encore, à la toilette
de Jules César, assassiné. Pourtant, lorsque dans la
seconde partie, les mots tournent à vide indéfiniment
dans un espace si définitivement figé, on finit par
décrocher et plonger à notre tour dans le vide de l'ennui
et du néant.
Virginie
Lachaise
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