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jusqu'au 14 avril au Théâtre de la Bastille

Bérénice
mise en scène et chorégraphie, Frédéric Fisbach


Dépassant assez facilement le tragique historique de la pièce, le dialogue de la danse et du théâtre invente un langage fructueux mais exigeant. Bernado Montet et Frédéric Fisbach explorent dans une scénographie toute de retenue la distance qui sépare les corps, les silences qui ponctuent le texte. La suspension du mouvement s'allie à la minutie du jeu pour dévoiler une proximité inédite, quoique intermittente, de la langue de Racine, portée par une hiératique Bérénice.

Pièce élégégiaque ? L'argument a été étudié par Georges Forrestier pour décrire le dépouillement qui caractérise l'intrigue de la pièce, reconnue depuis toujours pour son absence, son épure. La pièce n'a d'autre mobile que de faire dire, accepter et comprendre un "non" impossible : Bérénice aime Titus, Titus aime Bérénice. En cinq actes qui sont autant de moment distincts, suspendus et dépouillés, Bérénice ira de l'incrédulité au refus, du doute à la compréhension, en surmontant la tentation d'en finir. Alors que tout est consommé, que le sort en est jeté dès l'ouverture, comment non seulement dire la rupture mais la faire pleinement comprendre et accepter par delà l'incompréhension, par delà l'informe ? Et comment, grâce au déplacement induit par la danse, faire passer le texte de son statut de classique à une lisibilité et une visibilité inédite ?

"Les personnages qui peuplent Bérénice sont avant tout des corps entraînés pour la guerre, qui se sont rencontrés sur les champs de bataille. Ils se sont battus côte à côte, ils ont joui... La pièce de Racine commence quand le langage des corps n'est plus possible. Ils ne se touchent plus, ne se frôlent plus. Ils doivent en passer par les mots." (Bernardo Montet et Frédéric Fisbach)
Pièce de l'abstraction de l'action et de l'épure des sentiments, nulle autre pièce de Racine que cette Bérénice ne se prêtait mieux à ce dialogue fondamental de la danse et du théâtre : à la limite de la tragédie, aux confins de l'élégie, elle permet à la parole théâtrale de se donner à entendre dans une configuration de jeu où l'expression langagière est fondamentalement interrégie par les propositions corporelles. Que devient en effet le corps dans les interstices de ce "non" impossible à formuler, de cette aspiration cinq actes durant à une mutuelle et équitable compréhension ? La parole, non plus simplement orientée par une compréhension intellectuelle ou émotionnelle de la phrase, est confrontée à un langage artistique spécifique et autonome, qui en déplace intrinsèquement les enjeux, qui en réinvente fondamentalement les possibilités. L'émotion est toujours à entendre, le texte demeure, mais exprimé depuis une forme et une discipline qui en modifient la perception habituelle.

La première partie du spectacle, exclusivement dansée, offre à Bernardo Montet d'expliciter son hypothèse de travail. Tandis que les scènes d'exposition du premier acte, lues par les comédiens comme dans des conditions de répétitions, sont diffusées au moyen d'un simple lecteur audio, les huit comédiens et danseurs investissent progressivement l'espace de la scène et confrontent les corps des personnages à l'action, antérieure à l'intrigue. L'approche est épurée, la concentration remarquable, le geste précis et mesuré ; une caresse d'une douceur extrême nous fait deviner Titus et Bérénice. Une étreinte martiale, très physique, secoue deux acteurs à bras-le-corps dans une série de soubresauts violents : l'amitié fraternelle de Titus et Antiochus ne fait plus aucun doute. Un jeune danseur, à l 'avant-scène, se maintient à l'horizontal dans une posture droit sortie d'une sculpture de Moreau : une seule assise semble le maintenir de côté, pieds, jambes et bras comme en apesanteur. Concentration de l'action. Suspension de l'intrigue. La démonstration est convaincante : la pièce a belle et bien commencée.

Frédéric Fishbach et Bernardo Montet sont partis de cette langue racinienne en voulant en premier lieu interroger sa distance et son étrangeté. Ils ont travaillé le texte d'après la nouvelle édition revue et corrigée mise au point par Georges Forrestier dans la Pléiade, qui restitue le texte dans la prosodie et le rythme défini par Racine. Les éditeurs ont en effet repris les oeuvres complètes en se basant sur une édition corrigée et annotée par l'auteur lui-même, dont ils ont scrupuleusement respecté la ponctuation. Les virgules et les points-virgules, affinant et modulant le rythme déjà minutieusement ciselé de l'alexandrin, retrouvent une motivation prosodique originelle. Proche et lointaine, classique et barbare au sens de l'économie sémantique, la syntaxe de Racine y acquiert une motivation prosodique et poétique qui permet d'affiner la lecture et la respiration de la phrase. Un moyen d'interroger la diction et la portée de l'alexandrin aujourd'hui, de faire entendre pleinement sa proximité et son étrangeté. En exergue de leur travail d'ailleurs, cette citation de Roland Barthes. "Je ne sais s'il est possible de jouer Racine aujourd'hui. Peut-être, sur scène, ce théâtre est-il au trois quarts mort. Mais si l'on essaye, il faut le faire sérieusement, il faut aller jusqu'au bout. (…) Comme pour le théâtre antique, ce théâtre nous concerne bien plus et bien mieux par son étrangeté que par sa familiarité : son rapport à nous, c'est sa distance. Si nous voulons garder Racine, éloignons-le. " (Sur Racine)

Dans cette optique, la déclamation fait l'objet d'une multitude d'approches techniques - qui de la simple lecture à l'amplification, de l'accentuation arbitraire des E muets à la respiration parfaite des diérèses - permet au texte de passer par des phases d'écoute inattendues, originales ici, simples et émouvantes là. Même si l'on s'étonne de la traduction en hébreu (La comédienne et danseuse Tal Beit-Halachmi, dans le rôle de Bérénice, pour qui a été traduit l'intégralité de la pièce, s'adresse ainsi à sa suivante dans une épure toute mélodique - arbitraire pour marquer l'étrangeté de la langue de Racine ?), le jeu scrupuleux et précis permet aux comédiens et aux danseurs de créer des tons en rupture, et en jouant de différents dispositifs scèniques, de susciter une parole d'une parfaite intimité.

La limpidité cristalline qui émane du texte est obtenue ainsi au prix d'une grande rigueur formelle, recherchée et parfaitement assumée comme telle, mais - il faut reconnaître - dont les exigences heurtent la sensibilité et les attentes de spectateurs, nombreux à quitter la salle. Si le langage formel et corporel de la danse rencontre et motive le texte de Racine, le parti-pris d'interrogation de la langue par le corps a en effet obligé le metteur en scène à sacrifier en partie à l'unité et à la cohésion interne de la pièce, préférant par exemple jouer en simultanée certaines scènes intermédiaires. Ils gagnent en intensité et fulgurance ce qu'ils soustraient a contrario à la progression générale de la tragédie. Cela est-il si contraignant ? En renouveau des conditions habituelles de représentation, l'approche scénographique offre surtout aux acteurs de se confronter à des situations de jeu inédites : aux spectateurs de découvrir et de partager avec eux les exigences d'une recherche corporelle fondamentale.

Maternelle endormeuse des râles…. Murmurée, essentiellement dite, exprimée avec une rage toute de retenue et de force, ou lue avec la proximité et la clarté d'une berceuse enfantine, la parole de Racine, notamment par la grâce de l'actrice Tal Beit-Halachmi, dont la voix modelée d'accents maternels restitue à la langue classique une proximité simple et pénétrante, se donne en de superbes instants à entendre dans une somnolence douce proche du ravissement.

Arnaud Jacob

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Lire la deuxième chronique de Bérénice par Aurélia Guillet

Bérénice
de Jean Racine, mise en scène et chorégraphie, Frédéric Fisbach et Bernardo Montet, jusqu'au 14 avril au Théâtre de la Bastille. Réservations au 01 43 57 42 14.
>Tarifs : 164 F ; TR 91F & 85F


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