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Incorrigible, insolent, Fabrice Luchini est passé maître
dans l'art d'exaspérer. Mais écouter le lire et vivre
au son de Céline et vos remontrances s'envoleront aussitôt.
Car il a encore franchi le pas. Il est encore passé
"de l'autre côté de la vie". Décidément lui et Céline
sont inséparables. Par sa voix, tristement chaude, Céline
revit. Et Bardamu, le désabusé de service, ne meurt
pas. Bras-dessus, bras-dessous, Luchini nous emmène
dans le dédale de Voyage au bout de la nuit,
ce monument de mélancolie qui n'est "rien qu'une histoire
fictive". Il marche dans le texte célinien sans jamais
s'y perdre, il explore les moindres recoins de la page,
fait sauter les mots sur ses genoux. Il s'emporte. Il
exulte. Luchini a bien compris qu'on n'entre dans cette
oeuvre taciturne "qu'à pied, comme à l'église".
Ses pas se font légers. Il sautille, navigue entre une
chaise et un banc, entre le silence qui est comme "une
crevasse" et la noirceur célinienne, véritable "étang
de lumière".
C'est
toujours la même magie, la petite musique qui nous berce,
cette noire et truculente comptine qui nous décile les
paupières devant les abîmes bien ordinaires d'une vie
qui s'étale "en réclames prometteuses et pustulentes".
Combien
de fois ai-je vu Luchini sur scène bredouillant, triturant
les mots du Voyage, murmurant Baudelaire, La
Fontaine ou un autre ? Je ne sais même plus. A vrai
dire qu'importe. Je sais juste qu'il possède cent cordes
à son arc, les cent intonations qui modulent ce texte
magnifique. Il n'a jamais un souffle de trop. Sa voix
vous hypnotise. On en demeure étourdi. Et puis, ses
phrases qui paraissent bancales sonnent tellement vraies
: "Ce qui est pire c'est qu'on se demande comment le
lendemain on trouvera assez de force pour continuer
à faire ce qu'on a fait la veille et depuis tellement
trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches
imbéciles, ces mille projets qui n'aboutissent à rien
[...]. Il faut retomber au bas de la muraille, chaque
soir, sous l'angoisse de ce lendemain, toujours plus
précaire, plus sordide".
Rares
sont ceux qui ont osé s'attaquer de front à Louis-Ferdinand
Céline. On dirait que Luchini s'est fait un devoir de
n'être pas infidèle à cette voix d'outre-tombe. "Dans
le bruit d'eux-mêmes les hommes n'entendent rien", se
désole Bardamu. Le comédien prête sa voix à l'écrivain.
Il ne dit que l'essentiel. C'est bien assez et c'est
une performance.
Anthony
Dufraisse
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