Il y a de cela vingt-cinq
siècles, Sophocle concevait ces deux tragédies, Ajax et Philoctète,
dans la perspective d'une représentation en plein air, devant des milliers de
spectateurs. La dimension politique du théâtre touchait là son essence, alliant à une
forme collective une thématique invitant à l'engagement du spectateur : la guerre de
Troie, dont la charge symbolique flirtait encore avec l'actualité des grecs de l'époque.
Aujourd'hui, représenter ces deux
tragédies, l'une à la suite de l'autre, dans l'espace exigü de la Cabane de
l'Odéon et dans la durée limitée de 55 minutes, qu'est-ce que cela peut encore vouloir
dire ? Georges Lavaudant a visé la concentration extrême, acheminant la charge tragique
du cycle des Atrides vers le lieu de l'intimité le plus clôt, l'individu.
Le premier volet de ce diptyque désigne
Philoctète comme le point de convergence possible de toute la souffrance humaine. Héros
esseulé, trahi par les siens et atteint au pied d'une ignoble blessure qui le fait
pourrir de son vivant, Philoctète, remarquablement incarné par Philippe Morier-Genoud,
reste tapi au fond de son antre, dans l'attente d'une mort qui tarde à venir. Il est
celui qui veut croire, désespérément, et à qui tout est refusé. Aspirant au divin,
les "dieux injustes" l'affligent chaque minute dans sa chair. Et, quand il veut
croire en l'homme, encore, faisant de cette confiance la dernière barrière contre la
folie, une fois de plus, il est trompé. Il faut dire que celui qui se présente à lui
est à la solde du rusé Ulysse. Néoptolème est venu pour s'emparer des armes
d'Hérakles que conserve Philoctète : armes qui sont à la fois son seul trésor et son
ultime source d'infâmie.
La mise en scène de Georges Lavaudant a
quelque chose à voir avec l'épure. Elle dépouille la trame tragique de son caractère
évènementiel et n'en conserve qu'un mince fil, le plus solide d'entres tous : l'individu
voué au désespoir et à la mort. Entre des murs de chaux et sur un sol de sable,
Philoctète est devenu la figure archétypale de "l'homme assoiffé dans le désert
de sa solitude".
Lorsque le premier volet du spectacle se
clôt sur la mort de Philoctète, la tragique agonie d'Ajax semble en être la suite
fantomatique. Si Lavaudant a pris le parti de réunir ces deux héros, c'est qu'ils sont
rongés par le même poison : l'égarement. Ajax a massacré, sous le coup d'une furie
envoyée par une déesse, la totalité des troupeaux de son propre camp. Humilié, il ne
peut supporter la vie plus longtemps : on assiste alors au rituel de son suicide qui va de
pair avec les derniers soubresauts de la possession.
Si le parti-pris d'extrême simplicité
de la mise en scène peut là encore être loué, on n'échappe pas toutefois à la
frustration: le jeu de Patrick Pineau manque de densité sans pourtant se départir d'un
petit côté démonstratif qui ne colle pas au personnage imaginé par G. Lavaudant.
Malgré cette restriction, le dispositif
extrêmement serré de l'oeuvre allié à la bonne qualité de l'interprétation fait
entendre d'une manière étrangement proche la voix du poète.
Virginie
Lachaise |