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Ajax-Philoctète

d'après Sophocle
Cabane de l'Odéon

Mise en scène :Georges Lavaudant - Avec :Philippe Morier-Genoud et Patrick Pineau - Décors et costumes :Jean-Pierre Vergier - Lumière :Georges Lavaudant et Gilles Chaudemanche - Son : Jean-Xavier Lauters - 36/38 quai de Loire 75019 Paris - Location 01 44 41 36 36

Il y a de cela vingt-cinq siècles, Sophocle concevait ces deux tragédies, Ajax et Philoctète, dans la perspective d'une représentation en plein air, devant des milliers de spectateurs. La dimension politique du théâtre touchait là son essence, alliant à une forme collective une thématique invitant à l'engagement du spectateur : la guerre de Troie, dont la charge symbolique flirtait encore avec l'actualité des grecs de l'époque.

Aujourd'hui, représenter ces deux tragédies, l'une à la suite de l'autre, dans l'espace exigü de la Cabane de l'Odéon et dans la durée limitée de 55 minutes, qu'est-ce que cela peut encore vouloir dire ? Georges Lavaudant a visé la concentration extrême, acheminant la charge tragique du cycle des Atrides vers le lieu de l'intimité le plus clôt, l'individu.

Le premier volet de ce diptyque désigne Philoctète comme le point de convergence possible de toute la souffrance humaine. Héros esseulé, trahi par les siens et atteint au pied d'une ignoble blessure qui le fait pourrir de son vivant, Philoctète, remarquablement incarné par Philippe Morier-Genoud, reste tapi au fond de son antre, dans l'attente d'une mort qui tarde à venir. Il est celui qui veut croire, désespérément, et à qui tout est refusé. Aspirant au divin, les "dieux injustes" l'affligent chaque minute dans sa chair. Et, quand il veut croire en l'homme, encore, faisant de cette confiance la dernière barrière contre la folie, une fois de plus, il est trompé. Il faut dire que celui qui se présente à lui est à la solde du rusé Ulysse. Néoptolème est venu pour s'emparer des armes d'Hérakles que conserve Philoctète : armes qui sont à la fois son seul trésor et son ultime source d'infâmie.

La mise en scène de Georges Lavaudant a quelque chose à voir avec l'épure. Elle dépouille la trame tragique de son caractère évènementiel et n'en conserve qu'un mince fil, le plus solide d'entres tous : l'individu voué au désespoir et à la mort. Entre des murs de chaux et sur un sol de sable, Philoctète est devenu la figure archétypale de "l'homme assoiffé dans le désert de sa solitude".

Lorsque le premier volet du spectacle se clôt sur la mort de Philoctète, la tragique agonie d'Ajax semble en être la suite fantomatique. Si Lavaudant a pris le parti de réunir ces deux héros, c'est qu'ils sont rongés par le même poison : l'égarement. Ajax a massacré, sous le coup d'une furie envoyée par une déesse, la totalité des troupeaux de son propre camp. Humilié, il ne peut supporter la vie plus longtemps : on assiste alors au rituel de son suicide qui va de pair avec les derniers soubresauts de la possession.

Si le parti-pris d'extrême simplicité de la mise en scène peut là encore être loué, on n'échappe pas toutefois à la frustration: le jeu de Patrick Pineau manque de densité sans pourtant se départir d'un petit côté démonstratif qui ne colle pas au personnage imaginé par G. Lavaudant.

Malgré cette restriction, le dispositif extrêmement serré de l'oeuvre allié à la bonne qualité de l'interprétation fait entendre d'une manière étrangement proche la voix du poète.

Virginie Lachaise


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