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Peu de dramaturges connaissent aussi jeunes la notoriété
qu'a atteinte de part et d'autre de la Manche l'anglaise
Sarah Kane. On peut avancer deux raisons à cela : le
soutien fervent que lui a apporté Edward Bond (qui a
déclaré à propos de Blasted, qu'il s'agissait
de "la seule pièce contemporaine qu'il souhaiterait
avoir écrite") et son suicide prématuré en février
1999, quelques jours après son vingt-huitième anniversaire.
Aussi, depuis deux ans, les mises en scènes de ses quelques
pièces se multiplient. 4.48 psychose, œuvre posthume,
restait la dernière inédite en France.
On ne peut
pas reprocher en tout cas à Christian Benedetti d'avoir
cédé à un effet de mode. Le Théâtre-Studio d'Alfortville
entretient depuis quelques années une relation privilégiée
avec Edward Bond, et il était logique que son directeur
s'intéresse aux œuvres de son héritière putative. Après
sa mise en scène d'Anéantis
en 2000, grand bien lui en a pris. Il fallait en effet
un lieu et une équipe capables de prendre en charge
la radicalité de cette écriture.
4.48
psychose retrace l'expérience d'une jeune femme
souffrant de psychose suicidaire face au monde médical.
On ne peut s'empêcher de penser qu'il annonçait directement
le suicide de Sarah Kane, ce qui rend sa noirceur et
sa violence encore plus insupportables.
Christian
Benedetti n'a pas cherché à composer avec cette réalité,
à gommer la violence de cette écriture. Il l'attaque
frontalement, en lui opposant un parti pris de mise
en scène tout aussi radical : une comédienne, Ingrid
Jaulin, seule en scène, debout, qui ne bougera pas d'un
centimètre pendant l'heure et quart de représentation.
On ne peut pas dire que le texte y gagne en lisibilité.
Mais en gommant tout ce qui pourrait incarner cette
expérience (l'univers médical, personnes, lieux et objets,
le corps même de l'héroïne), la mise en scène s'approche
au plus près du sentiment de la psychose tel que le
définit Sarah Kane : "Ce qui est très intéressant
dans la psychose, c'est que vous ne savez plus ou vous
vous arrêtez et où commence le monde. Donc, par exemple,
si j'étais psychotique, je ne ferais pas littéralement
pas la différence entre moi-même, cette table et mon
interlocuteur. Tous feraient partie d'un continuum."
D'autre
part, en poussant jusqu'au bout son parti pris antispectaculaire,
jusqu'à imposer à sa comédienne l'immobilité totale,
Christian Benedetti instaure paradoxalement une véritable
tension, physique et émotionnelle, qui ne peut laisser
le spectateur indifférent. Même si la majeure partie
de son aventure intérieure reste sans doute inaccessible
au spectateur, l'intensité de l'interprétation d'Ingrid
Jaulin force le respect et emmène l'écriture de Sarah
Kane bien au delà de tout pathos biographique.
4.48
psychose n'est pas un spectacle plaisant, pas plus
que ne l'est le texte de Sarah Kane. Edward Bond définissait
celui-ci comme "un avis de suicide". Mais d'ajouter
: "Lisez le. Cet avis de suicide est votre nécrologie."
Vital
Philippot
photo :
Simon Kane 2000
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